
Un changement de nom qui n’a rien d’anodin
En 2018, le Front national de Marine Le Pen abandonne officiellement son nom historique pour devenir le Rassemblement national.
Le changement est approuvé par 80,81 % des votants lors du vote des adhérents. La direction du parti présente cette transformation comme une nouvelle étape destinée à faire du mouvement un parti capable de gouverner et de nouer des alliances.
Mais derrière ce changement d’étiquette se trouve une question historique que le débat politique français a trop rapidement reléguée au second plan :
Pourquoi choisir précisément « Rassemblement national » alors que cette appellation avait déjà été utilisée par plusieurs mouvements de l’extrême droite française, dont le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, organisation collaborationniste créée pendant l’Occupation ?
La question n’est pas de prétendre que le RN actuel serait juridiquement le RNP de 1941.
Ce serait faux.
La question est différente : pourquoi un parti qui prétend tourner la page de son passé choisit-il un nom qui possède lui-même une histoire politique aussi chargée ?
Et cette question mérite d’être posée sans trembler devant la communication parfaitement huilée du RN.
Le RNP de Marcel Déat : de quoi parle-t-on exactement ?

Le Rassemblement national populaire, fondé en 1941 par Marcel Déat, est officiellement répertorié par la Bibliothèque nationale de France comme un mouvement collaborationniste d’inspiration socialiste et européenne. Il est fondé à Paris en février 1941 et disparaît avec la fin de l’Occupation.
Marcel Déat n’est pas un inconnu venu directement des ligues nationalistes.
Ancien socialiste, il évolue progressivement vers le néo-socialisme, l’autoritarisme, le nationalisme puis la collaboration.
Le RNP devient l’un des principaux mouvements politiques français engagés dans la collaboration avec l’Allemagne nazie.
Son ambition est même considérable : devenir le grand parti unique du régime.
L’historienne Valérie Igounet rappelait en 2018 que le RNP avait précisément pour objectif de devenir le parti unique du régime de Vichy.
Voilà donc ce que recouvre historiquement l’expression :
Rassemblement national populaire.
Ce n’est pas une association de quartier.
Ce n’est pas un club de pétanque.
Et ce n’est pas une page blanche de l’histoire française.
Alors pourquoi reprendre « Rassemblement national » ?

C’est ici que commence le véritable sujet.
Lorsque Marine Le Pen annonce en mars 2018 son intention de rebaptiser le FN, Le Monde parle explicitement d’une décision symbolique et politique. Le journal explique que l’objectif est notamment de s’adresser à une base électorale plus large et de réduire la méfiance que le FN suscite auprès d’autres formations et d’une partie des électeurs.
Autrement dit :
le changement de nom répondait à un problème d’image et de stratégie politique.
Et c’est parfaitement logique.
Le mot « Front » était devenu indissociable de plusieurs décennies d’histoire du Front national :
- Jean-Marie Le Pen ;
- ses provocations répétées ;
- les polémiques antisémites et racistes ;
- le négationnisme ;
- les querelles internes ;
- les racines de l’extrême droite radicale ;
- les défaites électorales ;
- la réputation sulfureuse du parti.
Changer le nom permettait de présenter une nouvelle façade.
Marine Le Pen voulait faire comprendre :
« Ce n’est plus le vieux FN. »
Le problème, c’est que changer une enseigne ne change pas automatiquement le bâtiment.
« Rassemblement » : beaucoup plus confortable que « Front »

Le choix du mot n’est pas neutre.
Front évoque le combat, l’affrontement, le conflit.
Rassemblement évoque exactement l’inverse :
- ouverture ;
- union ;
- majorité ;
- rassemblement du peuple ;
- capacité à gouverner ;
- dépassement des anciennes divisions.
C’est beaucoup plus rassurant.
Et le RN ne s’en cache pas.
Marine Le Pen explique en 2018 vouloir faire du mouvement un parti capable de devenir un parti de gouvernement et de nouer des alliances.
Le changement de nom participe donc à une stratégie beaucoup plus large :
sortir de l’image du parti protestataire pour apparaître comme une formation gouvernementale.
Pour la gauche, et notamment pour LFI, c’est précisément là que le débat doit commencer.
Parce qu’il ne suffit pas de repeindre la façade pour demander aux électeurs d’oublier ce qu’il y avait derrière.
Et le RNP dans tout ça ?

Le plus intéressant est que le rapprochement n’a pas été inventé des années plus tard par des militants de gauche.
Il était déjà relevé au moment même du changement de nom.
En mars 2018, Le Monde écrivait explicitement que l’appellation « Rassemblement national » pouvait rappeler le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, actif de 1941 à 1944.
Une autre tribune publiée dans le même journal soulignait que les termes « Rassemblement national populaire » avaient été employés par Marcel Déat dès 1941 et que le RNP avait pour objectif de devenir le parti unique du régime de Vichy.
Voilà pourquoi la question est légitime.
Pas parce qu’il faudrait raconter que :
RN = RNP.
Mais parce que le choix du nom possède une résonance historique réelle et documentée.
Et non, le hasard ne suffit pas à tout expliquer

Le RN pourrait répondre :
« Le nom n’a rien à voir avec Marcel Déat. »
C’est possible.
Il existe effectivement plusieurs précédents à l’expression « Rassemblement national ».
Le Monde rappelle notamment que Jean-Louis Tixier-Vignancour avait utilisé cette appellation en 1954, et que Jean-Marie Le Pen lui-même avait présenté des listes sous le nom de « Rassemblement national » en 1986.
C’est un élément essentiel.
Parce que cela signifie que l’explication historique du nom ne se réduit pas au RNP.
Mais cela ne fait pas disparaître le RNP.
L’expression avait donc déjà une histoire dans plusieurs courants de l’extrême droite française avant même 2018.
Et voilà le problème pour le récit de « rupture » du RN.
Le nouveau nom ne surgit pas dans un désert politique.
Il s’inscrit dans une histoire ancienne du vocabulaire nationaliste et de l’extrême droite française.
Le détail qui fait mal : le nom n’était même pas une invention de 2018

C’est probablement l’un des éléments les plus embarrassants pour la communication du RN.
Le parti ne passe pas simplement de :
Front national → Rassemblement national
comme si le second nom avait été inventé de toutes pièces pour inaugurer une nouvelle ère.
Jean-Marie Le Pen avait déjà utilisé l’étiquette « Rassemblement national » pour les législatives de 1986 afin d’élargir les listes du FN à l’ensemble de la droite.
Le choix de 2018 est donc aussi une réactivation d’une ancienne stratégie :
rassembler au-delà du FN historique pour devenir plus présentable, plus large et plus électoralement rentable.
Et là, le changement de nom prend une autre dimension.
Ce n’est plus simplement :
« Nous changeons de nom. »
C’est :
« Nous voulons changer la manière dont les Français nous perçoivent. »
La « dédiabolisation » comme opération politique

Marine Le Pen a construit depuis son arrivée à la tête du FN une stratégie de dédiabolisation.
Le principe est simple :
conserver une grande partie de l’identité politique du mouvement tout en réduisant les éléments qui empêchent son accès au pouvoir.
Le nom est évidemment un outil particulièrement puissant pour cela.
Un électeur peut avoir du mal à voter pour le « Front national ».
Il peut être plus facile de voter pour un parti qui se présente comme un « Rassemblement national ».
Le mot « rassemblement » donne une impression d’ouverture.
Le mot « national » conserve la matrice idéologique.
Le résultat est redoutablement efficace sur le plan marketing politique.
Et le mot « marketing » n’est pas une insulte.
C’est précisément le problème.
Un parti politique est aussi une marque.
Et le RN a parfaitement compris qu’une marque peut être relancée sans changer nécessairement toute sa substance.
Le problème n’est donc pas seulement le RNP

C’est ici que l’argument doit être encore plus incisif.
Parce que si l’on réduit toute la critique à :
« Le RN porte presque le même nom que le RNP »
le RN peut répondre :
« Ce sont deux organisations différentes. »
Et il aura raison.
Fin de l’histoire.
Sauf que l’histoire ne s’arrête justement pas là.
Le RN est issu du Front national fondé en 1972.
La Bibliothèque nationale de France distingue clairement le RN contemporain, né juridiquement du changement de nom du FN en 2018, de différentes organisations ayant utilisé auparavant l’appellation « Rassemblement national ».
Et l’histoire du FN est elle-même celle d’une recomposition de différentes familles de l’extrême droite française.
Donc la véritable question est :
Pourquoi le parti issu de cette histoire a-t-il choisi, au moment précis où il cherchait à se normaliser, une appellation déjà profondément inscrite dans l’histoire de l’extrême droite française ?
C’est beaucoup plus intéressant.
Le RN voulait tourner la page du FN
Jean-Marie Le Pen lui-même avait violemment critiqué le changement de nom.
Il avait dénoncé une « trahison » et un « honteux effacement de son identité », estimant que le changement portait atteinte à l’héritage du Front national.
Voilà un détail particulièrement savoureux.
Marine Le Pen voulait moderniser le parti.
Son propre père considérait que cette transformation effaçait une partie de l’identité historique du mouvement.
Le changement de nom n’était donc pas anecdotique.
Il constituait une véritable bataille autour de l’héritage politique du FN.
Et pour LFI, c’est précisément là que l’on peut attaquer :
si le RN veut être considéré comme un parti totalement nouveau, pourquoi conserver la continuité politique, organisationnelle et électorale du FN tout en changeant seulement son nom ?
Le RN n’a pas été créé en 2018

C’est un point qu’il faut marteler.
Le RN actuel ne naît pas en 2018 comme un nouveau parti indépendant du FN.
La BnF indique clairement que le mouvement est fondé en 1972 sous le nom de Front national pour l’unité française, puis change de nom en Rassemblement national le 2 juin 2018.
Donc :
FN → RN
et non :
ancien FN mort → nouveau parti RN né de rien.
Cette distinction est essentielle.
La transformation de nom est réelle.
La rupture historique absolue, elle, ne l’est pas.
Ce que LFI peut répondre au récit du « nouveau RN »
Et c’est ici qu’une critique franchement LFI peut devenir beaucoup plus efficace.
LFI n’a aucun intérêt à raconter une histoire historiquement fausse du genre :
« Le RN actuel est le RNP de Marcel Déat. »
Ce serait une caricature.
La formule beaucoup plus redoutable est :
« Vous avez changé le nom du FN, pas l’histoire de l’extrême droite française. »
Puis :
« Vous avez changé l’étiquette, changé la communication et travaillé la respectabilité. Mais nous refusons de laisser la communication remplacer l’histoire. »
Et surtout :
« Le peuple n’est pas une marque déposée. »
Parce que le RN utilise énormément le vocabulaire du peuple, de la nation et du rassemblement.
LFI peut donc lui retourner son propre vocabulaire :
Rassembler pour quoi ?
Pour qui ?
Avec quelle politique économique ?
Au bénéfice de qui ?
Le mot « populaire » a disparu. Pas la question sociale.
Il existe également un détail symbolique particulièrement intéressant.
Le RNP de Déat s’appelait :
Rassemblement national populaire.
Le RN actuel s’appelle :
Rassemblement national.
Le mot « populaire » a disparu.
Et cela permet une question politique très contemporaine :
Qui représente réellement les classes populaires aujourd’hui ?
Le RN affirme régulièrement parler aux catégories populaires.
Mais pour LFI, le peuple ne doit pas seulement être invoqué dans les discours.
Il doit être défendu dans les politiques publiques :
- salaires ;
- retraites ;
- logement ;
- services publics ;
- santé ;
- éducation ;
- fiscalité ;
- redistribution ;
- taxation des grandes fortunes.
C’est ici que la bataille entre LFI et le RN devient beaucoup plus intéressante qu’une simple bataille de symboles.
La grande différence entre le discours et la politique
Le RN peut dire :
« Nous défendons le peuple. »
LFI peut répondre :
« Alors parlons de la répartition des richesses. »
Le RN peut dire :
« Nous défendons les Français. »
LFI peut répondre :
« Alors parlons de leurs salaires et de leurs retraites. »
Le RN peut dire :
« Nous voulons protéger les familles. »
LFI peut répondre :
« Alors pourquoi accepter une logique budgétaire qui cherche des milliards dans les politiques familiales avant de s’attaquer aux plus grandes fortunes et aux niches fiscales ? »
Et là, le débat quitte le terrain de la communication.
Il arrive sur celui du concret.
Le véritable enjeu : ne pas laisser le RN monopoliser le mot « peuple »

C’est probablement l’un des combats idéologiques les plus importants pour la gauche.
Pendant longtemps, la gauche a laissé l’extrême droite s’approprier des mots qui appartenaient historiquement au mouvement populaire :
peuple, travail, nation, souveraineté, protection.
Le RN a parfaitement compris leur puissance électorale.
Mais LFI peut répondre :
Le peuple ne se résume pas à une identité.
Le peuple, c’est aussi :
- celui qui travaille ;
- celui qui prend le train ;
- celui qui attend un rendez-vous médical ;
- celui qui paie son loyer ;
- celui qui élève ses enfants ;
- celui qui fait ses études ;
- celui qui touche une retraite ;
- celui qui termine le mois avec son compte bancaire presque vide.
Et c’est là que le discours LFI peut s’opposer frontalement au RN.
Le peuple n’est pas une catégorie culturelle. C’est aussi une réalité sociale.
Alors, pourquoi ce nom ?

La réponse honnête est plus complexe qu’une théorie du complot.
Le nom « Rassemblement national » avait plusieurs précédents historiques.
Il avait été utilisé par l’extrême droite de Jean-Louis Tixier-Vignancour en 1954.
Jean-Marie Le Pen l’avait déjà utilisé dans le contexte des législatives de 1986.
Et il rappelait effectivement le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, comme l’ont relevé des historiens et Le Monde dès 2018.
Mais la raison politique immédiate du changement est beaucoup plus claire :
Marine Le Pen voulait élargir l’audience du parti, sortir de l’image du FN et faciliter sa transformation en parti de gouvernement.
Il n’est donc pas nécessaire d’inventer une intention secrète concernant Marcel Déat pour critiquer le choix.
La réalité suffit.
Le nom a été choisi dans le cadre d’une stratégie de normalisation politique.
Et cette stratégie a fonctionné.
Mais le hasard historique n’efface pas le symbole
C’est ici que se trouve le cœur de l’article.
On peut parfaitement dire :
Le RN n’est pas le RNP.
Et dans la phrase suivante :
Le choix du nom « Rassemblement national » rappelle néanmoins une appellation déjà utilisée par un mouvement collaborationniste de l’Occupation.
Ces deux affirmations ne se contredisent pas.
La première empêche l’amalgame.
La seconde empêche l’amnésie.
Et entre les deux se trouve exactement le débat que la gauche devrait mener.
LFI n’a pas besoin d’inventer une histoire au RN
C’est même l’inverse.
Pour combattre efficacement le RN, LFI n’a pas besoin de prétendre que chaque militant RN serait fasciste.
Ce serait absurde.
Elle n’a pas besoin non plus de prétendre que le RN contemporain serait littéralement le RNP de Déat.
Ce serait historiquement faux.
Elle peut simplement rappeler les faits :
Le RNP a existé.
Il était collaborationniste.
Le FN a été créé en 1972.
Le FN est devenu RN en 2018.
Le nom « Rassemblement national » avait déjà été utilisé dans l’histoire de l’extrême droite française.
Le changement de nom de 2018 avait explicitement un objectif de normalisation et d’élargissement électoral.
Et ensuite poser la question :
Pourquoi faudrait-il effacer cette histoire sous prétexte que le logo a changé ?
La question que le RN aimerait éviter

Le RN voudrait que l’on parle de lui comme d’un parti né hier.
Comme si Marine Le Pen avait simplement créé une nouvelle formation politique appelée « Rassemblement national ».
Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Le FN est devenu RN.
Et cette transformation s’inscrit dans une stratégie de dédiabolisation, d’ouverture électorale et de conquête du pouvoir. Le Monde soulignait dès 2018 que Marine Le Pen cherchait à élargir la base électorale du mouvement et à réduire la méfiance qu’il inspirait.
Alors oui, le RN a changé.
Mais changer n’est pas effacer.
Et surtout :
changer de nom n’est pas changer d’histoire.
Conclusion : un nom ne blanchit pas un héritage

Le Rassemblement national populaire de Marcel Déat appartient à une histoire tragique : celle de la collaboration française avec l’Allemagne nazie.
Le Rassemblement national actuel n’est pas ce parti.
Mais il porte un nom qui possède une histoire antérieure, notamment dans l’extrême droite française, et il est directement issu du Front national devenu RN en 2018. La BnF distingue d’ailleurs clairement le RN contemporain des organisations antérieures ayant porté des noms similaires.
Le véritable sujet n’est donc pas de crier :
« RN = RNP ! »
Ce serait trop facile.
Le sujet est beaucoup plus dérangeant :
Pourquoi le parti qui voulait tourner la page du Front national a-t-il choisi de se rebaptiser « Rassemblement national », alors que cette appellation était déjà profondément inscrite dans l’histoire politique de l’extrême droite française ?
Et surtout :
Pourquoi faudrait-il accepter qu’un changement de nom suffise à transformer le récit historique d’un parti ?
Le FN est devenu RN.
La flamme est restée.
L’appareil politique est resté.
La famille politique est restée.
La stratégie de dédiabolisation s’est poursuivie.
Et le nom a changé.
C’est une opération politique, pas une machine à remonter le temps.
Pour LFI, la réponse devrait être claire :
nous ne laisserons pas le RN privatiser les mots « peuple », « nation » et « populaire ».
Le peuple n’appartient pas au RN.
La nation n’appartient pas au RN.
Et surtout, la mémoire française n’appartient pas à ceux qui voudraient la repeindre aux couleurs de leur prochaine campagne électorale.
Changer « Front national » en « Rassemblement national » peut modifier une marque.
Cela ne réécrit ni 1941, ni 1972, ni 2018.
Et pas l’histoire de l’extrême droite française.



