Villages engloutis : faut-il reconstruire malgré le risque climatique ?
C’était la nuit du 21 juin 2024. Des torrents de boue, de sable et de cailloux ont dévasté en quelques heures le village de La Bérarde, dans la vallée du Vénéon (Isère). Il ne restait plus rien des chalets qui accueillaient les amoureux des hautes cimes, ni de la petite épicerie où les randonneurs se ravitaillaient avant de partir à l’assaut des sommets. Les fortes intempéries, combinées à la rupture inattendue du lac supraglaciaire de Bonne Pierre, ont rayé de la carte ce village situé aux portes du parc national des Écrins.
Deux ans plus tard, la question de la reconstruction s’avère délicate. D’un côté, des habitants estivaux — plus personne n’y vit à l’année — qui n’envisagent pas de tirer un trait sur le hameau. De l’autre, des autorités réticentes à engager des frais colossaux pour remettre en état un site jugé impossible à sécuriser. Une étude présentée le 27 mai par le Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère a tiré des conclusions pessimistes : « Les coûts du projet en termes d’investissement et de maintenance dépassent significativement les bénéfices espérés en termes de réduction des dommages. » En clair, La Bérarde ne pourra pas renaître de ses cendres à l’identique.
Pour sécuriser le village face à la colère du torrent, il faudrait dépenser des centaines de milliers d’euros chaque année pour curer son lit et évacuer les matériaux. Le terrain de camping, qui accueillait les tentes colorées, serait recouvert de centaines de mètres cubes de gravats, et des digues de plusieurs mètres viendraient balafrer le paysage de cette vallée préservée. Tout cela sans aucune garantie de sécurité, car la probabilité d’un nouveau débordement du lac supraglaciaire de Bonne Pierre ne peut être écartée.
Le changement climatique a déjà bouleversé ce territoire à plusieurs reprises. En 2021, le refuge de la Pilatte, accessible depuis La Bérarde, a fermé définitivement en raison de la fonte du pergélisol sur lequel il était construit. En 2023, le refuge du Châtelleret, à trois heures de marche de La Bérarde, a été partiellement détruit par une lave torrentielle. Les intempéries de plus en plus violentes rendent difficile l’entretien des sentiers dans le parc des Écrins.
Dès lors, la question se pose : pourquoi reconstruire La Bérarde ? Pour perpétuer l’histoire d’un village habité depuis le Moyen Âge ? Les membres de l’association Les Amis de La Bérarde y croient fermement. Depuis deux ans, ils organisent des chantiers participatifs pour déblayer les chalets et retracer des chemins.
Faut-il également reconstruire La Bérarde pour le confort des touristes ? Au lendemain de la catastrophe, de nombreux visiteurs avaient participé à une cagnotte en ligne qui avait récolté près de 93 000 euros. Certains étés, près de 80 000 personnes y passaient une partie de leurs vacances, avant de repartir fin août ou début septembre, laissant le village inoccupé pendant la longue saison d’hiver.
Aujourd’hui, rien n’empêche les plus motivés de grimper les mythiques sommets tels que la Barre des Écrins (4 102 m), la Meije (3 983 m) ou le Râteau (3 809 m). Ils parcourent l’étroite route menant à La Bérarde grâce aux bus depuis Venosc, mais doivent désormais se ravitailler ailleurs. Les familles et les randonneurs moins aguerris rencontrent des difficultés pour accéder aux sentiers de randonnée.
Face à cette situation, faut-il accepter que certains lieux restent inhabités à cause du réchauffement climatique ? Le tragique destin de La Bérarde pourrait se reproduire ailleurs, dans d’autres territoires de montagne ou le long des côtes menacées par la montée des eaux. Les ingénieurs peuvent construire des digues et curer des torrents, mais parfois, ils n’y parviennent pas. Le monde à venir devra tenir compte de la vulnérabilité de certains lieux, et peut-être faudra-t-il accepter que notre présence n’y soit que passagère.
Source : Reporterre
