Un poisson fantôme : à l’affût de la grande alose, celle « qu’on ne voit pas »

Un poisson fantôme : à l’affût de la grande alose, celle « qu’on ne voit pas »

Sur les bords de la Sélune (Manche), reportage

Il est 2 heures du matin. Au pont de la Roche sur la Sélune, à Saint-Laurent-de-Terregatte, Émilie Guillard, fondatrice de l’association Nature en baie, écoute attentivement. Le bruit du courant du fleuve est omniprésent, mais des sons étranges se mêlent à celui-ci. Ce que les naturalistes recherchent, c’est la grande alose (Alosa alosa), un poisson migrateur qui pourrait revenir dans la Sélune après l’effacement des barrages de Vezins et de La Roche-qui-Boit.

Ce projet de restauration écologique, achevé entre 2020 et 2023, a rouvert près de 90 km de rivière aux poissons migrateurs. L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) suit de près cette évolution à travers le programme scientifique Sélune, lancé en 2012. Des premiers suivis ont montré un retour rapide de certaines espèces, mais la grande alose n’était pas initialement ciblée. Maxime Potier, de l’association Seine-Normandie Migrateurs, indique que plus d’une vingtaine de cadavres de grandes aloses ont été retrouvés en deux ans.

Les associations ont organisé une prospection dans la nuit du 20 au 21 mai pour localiser les sites de reproduction de la grande alose. Ces sites seront équipés d’enregistreurs automatiques pour évaluer chaque année le nombre de grandes aloses qui viennent se reproduire dans la Sélune.

La grande alose est difficile à observer, restant généralement dans les zones profondes. Les méthodes de suivi incluent le vidéocomptage et l’observation de la reproduction, qui se déroule de mi-avril à début juillet. Maxime Potier précise que, sous des conditions optimales, 2 à 3 poissons peuvent créer un tourbillon dans l’eau en se reproduisant, produisant un bruit caractéristique, décrit comme celui d’une machine à laver.

Au total, six binômes de bénévoles et trois enregistreurs automatiques ont été répartis à plusieurs endroits de la Sélune. Chaque site a été soigneusement sélectionné en fonction de la topographie, car les aloses préfèrent les zones avec des radiers et un courant adéquat pour la reproduction.

La grande alose a été classée « en danger critique d’extinction » en France en 2019. Maxime Potier souligne que les effectifs de cette espèce ont chuté de manière alarmante. Le bassin Gironde-Garonne-Dordogne, autrefois le plus riche en grandes aloses, est passé de 370 000 géniteurs en 1996 à seulement 13 000 individus par an entre 2015 et 2020.

Les causes de ce déclin sont multiples, incluant l’extraction de granulats et la construction de barrages qui entravent les migrations. Les installations hydroélectriques ont également favorisé la prédation par des espèces introduites comme le silure glane.

La recolonisation de la Sélune par la grande alose pourrait être un signe positif, mais des incertitudes demeurent quant à la capacité de ce fleuve à accueillir des populations viables de cette espèce.

Source : Reporterre

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