« Les jardiniers, eux, n’ont pas eu le choix de prédire la canicule »

Les jardiniers, eux, n’ont pas eu le choix de prédire la canicule

Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique mensuelle, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.

Mon corps épuisé se croit à la fin de l’été. Trois canicules déjà et pourtant, au potager, tout est encore devant nous : les récoltes de tomates gargantuesques, la chasse au trésor des patates, les aubergines en pagaille, les piments distribués aux copains, les premières courges. Nous restera-t-il de l’énergie pour affronter cette période d’intense activité jardinière ?

La saison a commencé tôt et en beauté côté fruits. Alors que les températures nous accablent, que je vois les feuilles des végétaux se recroqueviller passé les rosées du matin, l’arrosage devient une logistique compliquée qui va nous obliger à rogner sur le sommeil. Les arbres fruitiers, eux, s’épanouissent.

C’est la fête des pêches, des abricots, des pommes précoces, des figues et des mûres. On se régale, les paniers débordent et, malgré les dons aux voisins, on peine à écluser. Cela contraste avec le sentiment d’accablement face aux conséquences du changement climatique. Une profusion contraire à la sécheresse qui nous menace.

La phrase d’Emmanuel Macron, prononcée lors de ses vœux du 31 décembre 2022, résonne : « Qui aurait pu prédire (…) la crise climatique aux effets spectaculaires cet été dans notre pays ? » La profusion de récoltes de ce début d’été me fait lui répondre que nous, jardiniers, n’avons pas eu le choix de prédire, d’anticiper. Si nous avons tant de fruits cette année, c’est certes par chance : les floraisons des fruitiers ont survécu aux pluies et aux gels tardifs, et la froideur de l’hiver a calmé les ravageurs.

Depuis que nous avons planté nos premiers arbres en 2017, le changement climatique fait partie de nos préoccupations. En 2015, lors de la COP21, le discours dominant était celui de l’atténuation, mettant l’accent sur la nécessité de sauver le climat.

Des variétés de plus en plus exotiques

Nous avons choisi des variétés d’arbres diverses pour avoir des récoltes précoces et tardives, espérant que chaque année, quelques fleurs passeraient entre deux désastres. Nous avons sélectionné des porte-greffes résistants, qui demandent moins d’eau, acceptant que les arbres mettent plus de temps à produire. Nous avons commencé à planter des variétés qui aiment le chaud, comme des agrumes et des classiques méditerranéens.

Au potager, nous diversifions, testons, et améliorons notre circuit de l’eau. Cependant, l’adaptation limite les dégâts, mais ne suffira pas. La seule façon de limiter le chaos est de réduire les émissions.

En cultivant, notre lien à la météo et, au-delà, au climat, devient existentiel. Si tout échouait au potager cette année, nous ne mourrions pas de faim. Mais ce serait l’échec d’une saison de travail, une remise en cause de notre choix de vie. Le lien aux végétaux de notre jardin, bien que non vital, est viscéral et profond.

Nous sommes en empathie avec cet environnement que nous voyons souffrir. Si nous voulons un jardin qui a de l’avenir, nous n’avons pas d’autre choix que de prendre le changement climatique au sérieux et de l’anticiper.

Cette empathie, cette urgence, je ne la vois pas chez tant de nos dirigeants. Eux peuvent se permettre de ne pas anticiper, car, lorsque le climat frappe, ils ne sont pas en danger. Si seulement ils étaient jardiniers, peut-être auraient-ils un lien sensible au vivant, une once d’empathie.

Je compte sur quelques séances de désherbage pour les oublier un temps. Et, dans cet été d’angoisse, je me concentre sur ces arbres fruitiers prolifiques qui portent un message d’espoir. Si l’on prédit, tout n’est pas perdu. Pour l’instant.

Source : Reporterre

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