Les bénéfices de l’IA ne compenseront pas forcément ses coûts sociaux et environnementaux
Dans une récente encyclique, le pape a appelé à un discernement collectif face aux transformations technologiques, en soulignant que l’intelligence artificielle (IA) ne doit pas être perçue uniquement comme une question d’innovation ou de compétitivité. Il a insisté sur son impact sur notre manière de partager les ressources et d’orienter le progrès vers le bien commun.
Cet appel intervient alors que l’argument selon lequel les bénéfices de l’IA compenseront ses coûts environnementaux est souvent avancé. Certains estiment qu’il n’est pas nécessaire de s’inquiéter de la consommation énergétique des centres de données, car l’IA pourrait optimiser les réseaux électriques et les processus industriels à l’avenir.
Cependant, cet argument de compensation repose sur un raisonnement incomplet. Il ne prend en compte que certains usages bénéfiques de l’IA tout en ignorant d’autres applications. Certaines technologies peuvent effectivement contribuer à réduire l’empreinte carbone, tandis que d’autres, comme les modèles conversationnels générant des contenus de divertissement, n’ont pas d’objectif environnemental particulier. De plus, certaines applications aggravent les pressions environnementales, notamment dans l’extraction pétrolière ou la publicité ciblée.
Le cœur du problème réside donc dans les choix collectifs concernant les usages de l’IA. Aucune technologie n’est neutre, et le pape rappelle que le risque d’un « paradigme technocratique » se manifeste lorsque l’efficacité devient le seul critère de décision.
Actuellement, il existe un manque de données pour un discernement démocratique sur l’impact environnemental de l’IA. L’Observatoire sur l’impact environnemental de l’IA, un projet de l’Institut IA et Société de l’École normale supérieure, souligne l’opacité qui entoure ce domaine. Les chercheurs s’efforcent de développer des méthodes pour obtenir des informations sur l’évolution rapide de cette industrie.
Le cadre réglementaire actuel présente des lacunes. Si l’AI Act européen impose des obligations de transparence, il reste des zones d’ombre sur le fonctionnement interne des infrastructures. Des questions cruciales demeurent sans réponse, telles que la part de l’IA dans la consommation d’énergie et les usages spécifiques qui en découlent.
Les ressources nécessaires à l’IA entrent en concurrence avec d’autres besoins essentiels, comme l’électrification des transports et la rénovation thermique des bâtiments. Selon Le Shift Project, les centres de données pourraient représenter 7,5 % de la consommation électrique française d’ici 2035, contre environ 2 % actuellement.
Cet appel au discernement trouve une résonance politique. Il ne s’agit pas de rejeter l’innovation, mais de débattre des usages de l’IA pour distinguer ceux qui servent le bien commun de ceux qui aggravent les déséquilibres écologiques et sociaux. La France, en tant que premier pays européen d’accueil des investissements dans les centres de données, pourrait imposer des exigences de transparence pour orienter ces investissements vers des services d’intérêt national.
Sans transparence, l’argument de compensation risque de demeurer une promesse invérifiable, utilisée pour clore le débat plutôt que pour l’éclairer. En intégrant la transparence comme principe fondamental, il serait possible de concilier innovation technologique et responsabilité écologique, faisant de l’IA un levier pour une société plus juste et durable.
Source : La Croix
