« La stratégie actuelle a montré ses limites » : comment rendre nos paysages résistants aux incendies ?

La stratégie actuelle a montré ses limites : comment rendre nos paysages résistants aux incendies ?

C’est un début de mois de juillet apocalyptique auquel nous assistons en France. Alors que les épisodes caniculaires s’enchaînent, de violents incendies embrasent le pourtour méditerranéen. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé le 6 juillet que près de 11 000 hectares étaient déjà partis en fumée dans l’Hexagone, soit deux fois plus que l’an dernier à la même période.

Selon les projections de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), cette dynamique devrait encore s’accentuer sous l’effet du changement climatique, avec une augmentation de 34 à 67 % du nombre de feux d’ici à 2050. On peut également s’attendre à davantage de grands incendies, ceux qui parcourent plus de 100 hectares, et à l’extension du risque à de nouveaux territoires, comme les Cévennes, le Haut-Languedoc et les monts d’Ardèche.

Face à ces feux plus précoces et plus violents, la doctrine française, qui repose depuis les années 1980 sur l’attaque massive des feux naissants grâce aux moyens aériens et terrestres, montre ses limites. « On ne fait plus face aux mêmes feux qu’à l’époque », observe Jordan Szcrupak, paysagiste concepteur à Marseille et membre du collectif Paysages de l’après-pétrole. « Ces incendies dépassent désormais les capacités de lutte humaines. Nos forces de secours, qui font un travail admirable, sont déjà presque saturées alors que nous ne sommes qu’au début de l’été. Il faut sortir d’une logique uniquement centrée sur la gestion de crise. »

Des chercheurs tentent désormais de réfléchir en amont des incendies en imaginant et en proposant des aménagements capables de ralentir la propagation des flammes. Szcrupak souligne que « c’est la fin d’un imaginaire du contrôle ». Il insiste sur la nécessité de composer avec le feu dans l’aménagement des territoires. Actuellement, environ trois quarts des moyens publics sont alloués à la lutte directe contre les flammes, alors que seulement un quart est dédié à la prévention.

L’enjeu est particulièrement crucial dans les interfaces habitat-forêt, ces zones de contact entre les habitations et les massifs boisés. Ces zones, qui se sont multipliées ces dernières années en raison de la déprise agricole, sont souvent mal équipées et difficiles d’accès pour les secours. « Les zones boisées à proximité des habitations sont souvent des petites parcelles privées et morcelées, peu entretenues et qui sont de véritables combustibles », ajoute Szcrupak.

Il préconise de considérer ces territoires comme des « pyropaysages », des espaces où la présence du feu fait partie des risques permanents. Cela implique de repenser l’architecture, d’utiliser des matériaux adaptés et de créer des zones tampons pour ralentir les flammes.

Des leviers existent déjà pour intégrer la présence du feu sur nos territoires, notamment à travers le débroussaillement, la création de zones tampons et le retour d’activités agricoles durables. Éric Maille, ingénieur de recherche à l’Inrae, souligne qu’il est essentiel de séparer les grandes masses combustibles des zones à enjeux. « On sait que 93 % des feux sont d’origine anthropique. C’est de l’imprudence pour la plupart, et cela prouve un déficit de culture du feu. Il y a un énorme travail de sensibilisation à faire », affirme-t-il.

Pour Nicolas Mirouze, vigneron dans les Corbières, la question des incendies est indissociable de la disparition progressive de l’agriculture. « Nous avons perdu la moitié des surfaces viticoles en quarante ans. Lorsqu’une vigne disparaît, elle cesse aussi d’être une barrière contre les incendies », constate-t-il.

Jordan Szcrupak imagine des ceintures agricoles autour des villages, des vergers collectifs et le retour des troupeaux. « Nous disposons déjà d’une boîte à outils. Pastoralisme, agriculture, agroforesterie, coupures de combustibles… Il ne s’agit pas d’appliquer une solution unique, mais de composer, territoire par territoire, des paysages capables de casser la dynamique des feux. »

Une approche qui nécessite une collaboration entre forestiers, agriculteurs, élus, chercheurs, pompiers et habitants des territoires. « Le feu s’engouffre souvent dans les limites entre les politiques forestières, agricoles, foncières ou d’urbanisme. Les réponses existent et il faut désormais leur donner une traduction territoriale », conclut Szcrupak.

Des collectifs locaux, comme l’association Corbières solidaires grands feux, tentent déjà de tirer parti de leurs expériences pour apporter des solutions avant ou pendant les incendies.

Source : Reporterre.

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