« Une hérésie devenue une évidence » : face aux canicules, l’irrigation des vignes n’est plus un tabou

Une hérésie devenue une évidence : l’irrigation des vignes face aux canicules

Coup dur pour les vignes. En juillet, à plus d’un mois des vendanges, des vignerons de Bordeaux ont constaté une perte de feuillage sur leurs vignes après un printemps et un début d’été particulièrement caniculaires. Jacques Lurton, vigneron de Pessac-Léognan, souligne : « Cette fois, il y a des vignes en danger, c’est une question de survie, pas de qualité du vin. » Alain Deloire, consultant en viticulture, ajoute : « Moi, je n’ai jamais vu en quarante ans ce que je vois aujourd’hui. Clairement, la vigne atteint ses limites. »

Face à cette situation alarmante, douze appellations viticoles (AOC) bordelaises ont obtenu, pour la première fois pour certaines, une dérogation à l’interdiction d’irriguer de l’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao). Des appellations comme Margaux, Pauillac, Pessac-Léognan, Pomerol, Saint-Émilion et Saint-Estèphe sont concernées. Michel-Éric Jacquin, vigneron et ancien président de l’AOC Bordeaux, déclare : « L’irrigation de la vigne, qui était une hérésie à Bordeaux il y a encore deux ans, devient aujourd’hui une évidence. »

Dans le Sud de la France, l’irrigation des vignes n’est pas une nouveauté. Selon les données de la chambre d’agriculture de 2020, 20 % du vignoble en Occitanie est irrigué, avec même 26 % dans l’Hérault. La culture « sèche » de la vigne reste cependant la norme pour la majorité des vignerons français. Entre 2010 et 2020, l’irrigation a progressé de 3,6 % à 8,9 % du vignoble français, selon Agreste, le service de la statistique du ministère de l’Agriculture.

La vigne, plante réputée pour sa sobriété en eau, a des besoins qui augmentent avec les températures. Kees van Leeuwen, professeur de viticulture, note qu’un déficit hydrique modéré peut être favorable à la qualité des vins, mais que l’augmentation des températures entraîne un stress hydrique qui peut affecter la récolte.

Les débats autour de l’irrigation se concentrent également sur la ressource en eau. Julie Trottier, chercheuse au CNRS, avertit que le débit du Rhône, source principale d’irrigation, a déjà diminué de 18 %. Elle préconise des techniques de régénération hydrologique et la diversification des cultures.

À Bordeaux, l’irrigation progresse sans stratégie collective, avec des forages dans la nappe ou des connexions au réseau d’eau potable. Les gestionnaires de la nappe ont estimé que si l’ensemble du vignoble bordelais irriguait, cela consommerait autant d’eau que la métropole bordelaise, une situation insoutenable.

La France, où l’eau n’a pas été traditionnellement considérée comme un enjeu pour le vignoble, pourrait connaître un changement de paradigme. Une commission de l’Inao travaille à lever les restrictions sur l’irrigation, et des professionnels estiment que 2026 pourrait être une année charnière.

La situation actuelle pose la question de l’avenir de l’agriculture viticole face aux défis climatiques, et la nécessité d’adapter les pratiques semble de plus en plus pressante.

Source : Reporterre

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