Pourquoi moi ? Pourquoi encore ?
Les femmes de ménage, victimes oubliées du cancer
Avignon (Vaucluse), reportage
« Est-ce que j’ai eu peur de mourir ? » À l’autre bout du fil, Leïla Ziat, femme de chambre, murmure. « Au début, j’avais juste peur de perdre mes cheveux. » Diagnostiquée d’un lymphome stade IV, elle ressent un profond sentiment d’injustice face à sa maladie.
Les risques cancérogènes dans les secteurs dominés par les hommes, tels que le BTP et l’industrie chimique, sont bien documentés. Cependant, les dangers liés aux professions principalement féminines, notamment le nettoyage, demeurent largement ignorés. En juin 2023, un rapport du Sénat a souligné l’absence d’études épidémiologiques liant ces professions à l’incidence des cancers. « Les femmes sont pourtant exposées à au moins sept agents cancérogènes sur leur chariot de ménage », indique la sociologue Annie Thébaud-Mony.
Leïla a découvert une boule dans son sein après avoir déjà combattu un mélanome. Le diagnostic de lymphome a ravivé en elle des questions de destin : « Pourquoi moi ? Pourquoi encore ? »
« Ça me brûlait, j’en vomissais »
Dans le hall d’entrée du centre hospitalier d’Avignon, Leïla partage son expérience. L’équipe du Giscope 84, composée de médecins et sociologues, analyse les expositions professionnelles des malades. Leur enquête repose sur un entretien biographique détaillé. Leïla se souvient de la tension ressentie lors de cet échange, craignant des répercussions sur son emploi.
Elle a désherbé et utilisé des produits chimiques sans protection adéquate. Ses supérieurs lui imposaient des tâches dangereuses, malgré ses refus. « Ça me brûlait, j’en vomissais. »
Substance interdite
Le Giscope 84 a établi qu’elle avait été exposée au formaldéhyde, un cancérogène reconnu. Classé comme tel par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2004, son utilisation demeure problématique. Judith Wolf, sociologue, note que plus de 90 % des produits ménagers testés continuent d’en émettre.
Pschitt-pschitt toxique
Monique Aubert, 78 ans, partage son parcours. Ancienne gérante d’hôtel, elle a utilisé divers produits d’entretien pendant quatorze ans. Diagnostiquée d’un myélome multiple, elle constate la prévalence de ce cancer parmi ses pairs. « Nous étions si nombreux… C’est une catastrophe. »
La solitude pèse sur elle, aggravée par des problèmes de santé. Monique, malvoyante, se rend au bistrot du coin pour observer le monde qui l’entoure.
Obtenir réparation
Sybille Pena, ancienne auxiliaire de puériculture, a également été diagnostiquée d’un myélome. Le comité du Giscope 84 a documenté son exposition à des substances cancérogènes lors de son travail. Moins de 3 % des reconnaissances en maladies professionnelles concernent des femmes.
Désormais, Julie Bart, assistante sociale, les accompagne dans leurs démarches. Les femmes sont souvent en première ligne face aux agents cancérigènes, mais la précarité de leur emploi complique l’obtention de réparations. « Victimes de la sous-traitance, elles ont moins facilement recours à leurs droits », conclut Judith Wolf.
Pour l’heure, aucune des démarches de ces anciennes travailleuses du nettoyage n’a abouti. Leïla, toujours agente d’entretien, évoque le cancer du sein d’une collègue. « Son mari l’a quittée en plein traitement. » Une illustration des inégalités de genre dissimulées sous la maladie.
Source : Rapport d’information du Sénat, juin 2023