Ni eau, ni frigo, ni WC : le dur quotidien de ces bergers dans des cabanes insalubres
Saint-Paul-sur-Ubaye et Thorame-Basse (Alpes-de-Haute-Provence), reportage
« J’ai hâte de déménager », glisse Gaston en ouvrant la porte de la cabane qu’il occupe depuis le début du mois de juillet. Bien que le cadre soit idyllique à l’extérieur, avec vue sur les sommets environnants, les conditions de vie à l’intérieur sont sommaires.
L’unique pièce de ce logement, que Gaston a surnommée « la cave », fait environ 25 m². Le mobilier se compose d’un lit, de deux tables branlantes, d’une gazinière et d’un poêle. Deux ampoules, alimentées par un panneau solaire, pendent aux poutres, mais une seule fonctionne. La lumière du jour pénètre difficilement par une petite fenêtre de 40 centimètres sur 30, sans volet, creusée dans l’épaisseur des murs.
Il n’y a ni eau courante, ni évier. Un ruisseau à proximité fait office de salle de bain, et un filtre permet de potabiliser une petite quantité d’eau. Les toilettes sont inexistantes. « Le plus embêtant, c’est le sol », estime Gaston. Le sol en terre battue est recouvert de lauzes entre lesquelles s’accumulent des miettes et des excréments de souris. Avec des amis bergers, il a installé un plancher de fortune au pied de son lit, seul espace où il peut se déchausser.
Heureusement, son séjour ici n’a duré qu’un mois. Le lendemain de notre visite, Gaston menait ses brebis vers un nouvel alpage, où une autre cabane l’attendait. Les conditions sont tout aussi sommaires : une minuscule fenêtre, pas d’eau courante, un sommier en lauzes. Toutefois, il y a une dalle en béton, ce qui permet de balayer.
Si Gaston juge son premier logement comme « l’une des pires cabanes du département », il n’est pas seul à vivre dans des conditions difficiles. Depuis des années, les bergers réclament des conditions de vie décentes dans les cabanes pastorales, dont la majorité ne répond pas aux normes d’hygiène fixées par la loi. Leur combat commence à porter ses fruits, bien que les conditions restent très hétérogènes d’un alpage à l’autre.
Des cabanes « délabrées »
Les cabanes pastorales sont des lieux de vie temporaires destinés à héberger un ou plusieurs bergers, souvent salariés agricoles. La plupart de ces structures ont été construites il y a des décennies, à une époque où les standards de confort étaient bien moindres. Selon le Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée (Cerpam), sur les 850 cabanes recensées en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, plus de 500 nécessiteraient des rénovations.
Des contrôles menés par l’Inspection du travail révèlent de nombreux problèmes : deux tiers des cabanes inspectées présentent des problèmes de chauffage, et deux tiers ne permettent pas aux bergers d’asr leur hygiène, avec l’absence de douche ou de toilettes. En 2023, 5 % des cabanes des Alpes-de-Haute-Provence étaient considérées comme « délabrées ».
Pour remédier à cette situation, le Cerpam accompagne depuis des années la rénovation des cabanes. Un chantier coûte en moyenne 80 000 euros, dont 75 à 80 % sont pris en charge par des subventions. Chaque année, entre 2 et 2,4 millions d’euros sont alloués à la rénovation des cabanes dans la région. À l’échelle des Alpes-de-Haute-Provence, il faudrait 10 millions d’euros pour remettre à niveau la totalité du parc.
Les rénovations sont essentielles pour maintenir l’élevage en montagne. Le retour du loup a rendu le métier de berger plus exigeant. Les anciens pouvaient ne monter qu’une fois par semaine pour s’occuper des brebis, tandis que les bergers actuels doivent rester en permanence avec le troupeau. L’amélioration des conditions de vie dans les cabanes est également une nécessité pour les éleveurs, confrontés à des difficultés de recrutement.
Normes remises en question
La rénovation des cabanes avance lentement en raison de contraintes techniques, de la réticence de certains éleveurs et d’obstacles fonciers. Même neuves, de nombreuses cabanes ne respectent pas les normes fixées par le Code rural, qui exigent notamment qu’elles soient propres et suffisamment aérées, qu’elles disposent d’une hauteur sous plafond d’au moins 2 mètres, d’une fenêtre équivalente à un dixième de la surface du logement, d’une installation électrique sécurisée, et de 100 litres d’eau potable par jour et par salarié.
Les éleveurs font pression sur l’État pour revoir certaines de ces dispositions, jugées inapplicables dans le contexte montagnard. Au printemps 2026, le département des Alpes-de-Haute-Provence a lancé une étude visant à alerter les pouvoirs publics sur l’incompatibilité de certaines normes avec l’exercice du pastoralisme en montagne.
Les bergers, quant à eux, ne s’opposent pas à des normes raisonnables, mais exigent des conditions de vie décentes, en adéquation avec le service qu’ils rendent aux éleveurs.
Source : Reporterre

