Mes abeilles sont mortes, mais ça aurait pu être moi : les apiculteurs du Sud-Liban ciblés par les bombes israéliennes
Beyrouth (Liban), correspondance
Sur les hauteurs de Beyrouth, le bourdonnement des abeilles se mêle au chant des cigales en cet après-midi de juillet. Les pollinisateurs se pressent à l’entrée des ruches, installées sur cette colline qui domine la capitale libanaise, loin des bruits de la guerre qui a failli les emporter.
La plupart d’entre elles sont des survivantes, venues de Deir Mimas, un village du Sud-Liban pris dans les filets de l’invasion israélienne. Leur apiculteur, Mikhael Kassouf, a réussi à les sauver en les emmenant au nord lors de la nouvelle offensive israélienne lancée le 2 mars.
Mikhael explique : « J’avais installé mes nouvelles ruches dans la vallée de Deir Mimas cinq semaines avant la reprise des combats, en plein cessez-le-feu. Je pensais que la guerre était terminée. Mais nous nous sommes retrouvés au milieu des tirs et avons dû attendre dix-sept jours pour évacuer les ruches. Un pick-up chargé de caisses en bois, roulant la nuit, est très suspect pour les Israéliens et risque d’être bombardé directement. » C’est sous escorte des casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban et de l’armée libanaise qu’il a finalement pu quitter la zone occupée.
Selon le ministère de l’Agriculture libanais, près de 30 000 ruches ont été affectées par la guerre. Le ministre, Nizar Hani, souligne l’énorme impact sur le secteur agricole, affirmant que l’apiculture est essentielle pour la subsistance des habitants du Sud et pour la pollinisation, bénéfique à l’agriculture et à la nature.
Deir Mimas est entouré par les forces israéliennes, qui occupent le Sud-Liban jusqu’à la rivière Litani, imposant une « ligne jaune » au sud de laquelle l’armée israélienne pratique la démolition systématique des villages. Depuis le 2 mars, plus de 4 300 personnes ont été tuées au Liban, 12 200 blessées, et plus de 600 000 restent déplacées par les bombardements.
Mikhael raconte : « Mes abeilles sont mortes par milliers, mais ça aurait pu être moi. » Entre le début de la guerre en octobre 2023 et l’invasion israélienne en septembre 2024, il avait déjà perdu les 71 ruches qu’il possédait. Les causes de mortalité pour les abeilles incluent le phosphore blanc, les métaux lourds des obus, le stress et les explosions. « J’ai fui le village pendant presque deux ans, et quand j’y suis retourné, la moitié étaient déjà mortes ou avaient disparu. J’ai perdu toutes mes récoltes depuis trois ans, avec des pertes de 100 000 dollars. »
Sur la colline de Jeita, il tente de redonner vie à ses ruches, d’importer de nouvelles reines, avant de pouvoir rentrer chez lui. « Tout ce que je veux, c’est reconstruire ma vie alors que j’ai tout perdu : nous sommes faits pour vivre, pas pour mourir », soupire-t-il.
Le Liban abrite une des faunes d’abeilles sauvages les plus diversifiées au monde, avec entre 800 et 900 espèces, dont les abeilles mellifères. Cependant, elles sont menacées par le réchauffement climatique, l’urbanisation, l’agriculture intensive et la guerre. L’impact exact de cette dernière reste difficile à évaluer à cause des conditions actuelles.
À Abassiyeh, l’apiculteur Ali Choukeir souligne que la disparition des abeilles aura un impact direct sur l’agriculture. Il dénonce également la mainmise des partis politiques sur le secteur, critiquant un système où les petits producteurs sont souvent négligés. Son association travaille pour soutenir les apiculteurs touchés par le conflit, au-delà des clivages politiques et religieux.
Choukeir affirme que la guerre a coûté la vie à 75 apiculteurs. Il met en avant la solidarité interconfessionnelle, observant que des apiculteurs de toutes régions ont ouvert leurs portes pour offrir leur aide. « Aujourd’hui, le secteur apicole est beaucoup plus uni qu’avant la guerre », conclut-il.
Source : Reporterre



