En Pologne, le parti conservateur et eurosceptique Droit et Justice (PiS), aujourd’hui dans l’opposition mais au pouvoir de 2015 à 2023, est en proie à un conflit interne sur sa ligne politique. Cette lutte intestine oppose les tenants de la ligne traditionnelle, nationale-populiste de Jaroslaw Kaczynski, aux partisans de l’ancien Premier ministre Mateuz Morawiecki désirant attirer un électorat plus centriste, jeune et urbain sur une ligne plus libérale en matière économique.
Ces polémiques ne sont pas seulement les prémices d’une rivalité politique intérieure polonaise dans la perspective des législatives de 2027. Elles révèlent une tension qui traverse l’Europe centrale et orientale, et dont la portée pourrait être beaucoup plus large pour l’Europe : la recherche d’une souveraineté économique opérationnelle, distincte à la fois du souverainisme rhétorique et de l’intégration libérale orthodoxe.
La Pologne pourrait bien constituer un laboratoire politique pour l’Europe. La fragile coalition libérale europhile aujourd’hui au pouvoir sous la direction de Donald Tusk se trouve en effet exposée aux capacités des populistes à se rénover.
La tentation développementaliste
Aux origines de cette scission politique, on trouve l’énonciation d’une stratégie économique conçue comme « un nouveau nationalisme économique ». Présentée le 6 mars 2026 par l’ancien Premier ministre (2017-2023) Mateuz Morawiecki et son association Rozwój Plus (« développement plus »), le rapport Powered by Poland vise à construire une économie nationale « ressource » capable d’accumuler capital, savoir-faire et propriété intellectuelle sur le territoire polonais.
Il s’agit d’une rupture avec la conception d’une Pologne usine de l’est européen, sous-traitante de la puissance allemande et carrefour logistique des exportations.
Le projet, ambitieux, n’est rien de moins que celui d’un retournement possible du modèle de croissance centre-européen, jusqu’ici fondé sur l’insertion dans les chaînes de valeur ouest-européennes. Cette approche est développementaliste et sélective, puisqu’elle vise à utiliser les outils de l’État pour passer du statut d’atelier de l’Europe (sous-traitance) à celui d’acteur technologique et industriel à part entière. Le pays a atteint une taille de PIB qui la place parmi les plus grandes économies mondiales sans que le niveau de vie de sa population n’ait suivi la même progression.
Concrètement, le programme repose sur six leviers : la mobilisation du capital national (épargne polonaise massive mais mal orientée) ; la « nationalisation » sélective des marchés publics ; la garantie d’une énergie abondante et compétitive ; la simplification radicale de l’environnement administratif pour les investisseurs ; une nouvelle politique d’incitation ciblée ; le développement d’un complexe industriel de défense comme vecteur d’innovation duale.
En y regardant de plus près, le premier levier, celui de la mobilisation de l’épargne, donne la me de l’ambition et de sa fragilité. Morawiecki avance que les Polonais détiennent environ 3 600 milliards de zlotys d’épargne, dont seulement 1 500 milliards environ circulent réellement dans l’économie sous forme de crédits, leasing ou factoring. Ainsi, convertir une épargne de précaution en capital patient suppose des instruments (garanties publiques, véhicules d’investissement dédiés, fiscalité incitative) que le rapport esquisse sans les chiffrer précisément à ce stade.
Le troisième levier, celui de l’énergie compétitive, s’attaque plus spécifiquement à l’architecture européenne, en partie en raison du mix très charbonnier de la Pologne. Il soutient que l’essentiel de la facture énergétique polonaise correspond à des taxes climatiques versées aux États membres les plus riches de l’Union, ce qu’il qualifie de transfert net des pays pauvres vers les pays riches.
Le quatrième levier, celui de la « simplification radicale » de l’environnement administratif, se traduit concrètement par ce que Morawiecki appelle le principe de « consentement amical », censé accélérer les décisions d’investissement et réduire les barrières bureaucratiques, l’administration étant sommée de se concevoir comme financée par l’entrepreneur et donc mise à son service.
Enfin, le sixième levier fait de l’industrie de défense un vecteur d’innovation duale, ce qui ne constitue pas une originalité en soi. Ici, la défense cesse d’être une ligne budgétaire contrainte par la menace russe pour devenir un instrument de politique industrielle assumé, sur le modèle de ce que la recherche militaire a représenté pour l’écosystème technologique américain.
Dans tous ces aspects de ce programme économique, on constate que le souverainisme politique entend s’appuyer sur un certain mercantilisme économique.
Un programme de portée européenne?
Au fond, pris de manière systémique, on peut deviner que l’intérêt de Powered by Poland dépasse le cas polonais, si l’on tient compte de trois développements.
Le premier est l’émergence d’un souverainisme pragmatique proprement centre-européen, distinct des deux grammaires souverainistes déjà installées à l’ouest du continent. Morawiecki propose une troisième voie : la Pologne ne revendique pas de sortir du marché unique ni de renationaliser des pans entiers de l’économie, elle cherche à en renégocier les termes depuis une position de force accrue, en restant à l’intérieur du cadre européen pour peser sur ses règles plutôt que pour s’y soustraire.
Le deuxième déplacement touche à la cohérence même du projet européen. L’Union promeut depuis plusieurs années une « autonomie stratégique » pensée comme un projet collectif. Or ce que suggère le texte polonais, c’est que plusieurs États membres pourraient préférer expérimenter des voies nationales, ou à tout le mieux régionales, plutôt que d’attendre la matérialisation hypothétique d’une souveraineté commune. Rien ne garantit que ces trajectoires nationales convergent vers l’autonomie collective recherchée à Bruxelles ; elles pourraient tout aussi bien la fragmenter en une addition de stratégies concurrentes.
Le troisième déplacement concerne la recomposition de la droite européenne elle-même. Dans un paysage où les droites nationales sont de plus en plus divisées sur les alliances européennes, les postures migratoires ou le rapport à la Russie, le clivage que dessine Morawiecki au sein même du PiS révèle une ligne de faille plus structurante encore : celle qui oppose une droite d’abord culturelle et identitaire à une droite qui parie sur la reconquête du pouvoir par la crédibilité économique.
Ni jacobinisme économique, ni libéralisme orthodoxe
La tentative de Morawiecki au sein du PiS peut conduire à un renouvellement des populismes européens. Mais elle est exposée à plusieurs risques. Un obstacle européen d’abord : la nationalisation sélective des marchés publics et les incitations ciblées touchent au droit de la concurrence et aux règles d’aides d’État, que Varsovie ne peut contourner sans négociation avec Bruxelles.
Un obstacle partisan ensuite, puisque le contexte politique s’est nettement durci depuis la présentation du rapport en mars. Morawiecki a depuis structuré son assise politique propre en fondant le collectif Rozwój Plus, qui est à l’origine de la division actuelle du PiS en cet été 2026.
Enfin, il existe un obstacle gouvernemental : élaboré hors du pouvoir, face à une coalition Tusk qui n’a aucune obligation de le reprendre, le texte reste une doctrine d’opposition, certes révélatrice des recompositions de la droite polonaise elle-même.

