La frontière entre soin et augmentation humaine, au cœur des débats sur le transhumanisme, est une norme sociale fluctuante, analyse Elisabeth de Castex
À Paris, alors que les États généraux de la bioéthique 2026 (EGB26) se poursuivent, la crainte du transhumanisme réapparaît dans le débat public. Un rapport récent du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) souligne cette inquiétude partagée face aux technosciences, qui ne se contentent plus de soigner, mais visent également à augmenter l’humain. Dans une analyse pour le think tank Fondapol, Elisabeth de Castex déconstruit l’idée d’une frontière nette entre thérapie et amélioration, affirmant que le passage à une logique d’optimisation est un processus progressif et socialement construit.
La distinction entre usages thérapeutiques, visant à « prévenir, réparer ou soigner », et les perspectives transhumanistes, visant à l’« augmentation des capacités humaines ou l’optimisation biologique des individus », semble claire en théorie. Cependant, Elisabeth de Castex met en garde contre une vision simpliste. Elle écrit : « La difficulté, dans la réflexion sur le courant de pensée transhumaniste, est qu’on ne “tombe” pas dans le transhumanisme, un peu comme on tomberait d’une falaise au moment où un seuil serait franchi, celui de la santé. » Selon elle, ce seuil n’est pas une donnée biologique objective, mais une construction sociale, évoluant avec les valeurs et normes d’une société donnée.
Pour soutenir son propos, Elisabeth de Castex s’appuie sur les travaux de Georges Canguilhem, qui a montré l’impossibilité de définir une « normalité » stable en matière de santé. Ce concept est « équivoque » car il n’existe pas de norme universelle de la condition humaine. Ce qui est considéré comme normal ou pathologique dépend de critères multiples et subjectifs. Canguilhem identifie plusieurs interprétations de la normalité, incluant des dimensions statistiques, sociales, individuelles et subjectives.
Cette absence de frontière claire entre le normal et le pathologique rend complexe la délimitation du domaine de l’« augmentation humaine ». Si la santé est une norme fluctuante, la question se pose : où commence l’amélioration ?
Le concept de santé s’élargit dans nos sociétés contemporaines. Avec l’essor de la médecine préventive et l’accent mis sur la santé mentale, les interventions visent désormais à anticiper les risques et à optimiser le fonctionnement du corps et de l’esprit. Cet élargissement appelle à une vigilance, comme le soulignent les participants aux débats des EGB26. Le CCNE rapporte que de nombreux participants craignent qu’un élargissement des possibilités de sélection génétique n’entraîne une valorisation de certains profils biologiques jugés « optimaux », contribuant ainsi à une logique de standardisation du vivant.
Le glissement du soin vers l’augmentation ne serait pas un saut brutal, mais une dérive lente, alimentée par une quête de performance qui redéfinit continuellement ce que nous considérons comme une vie saine.
Le rapport de synthèse du CCNE est consultable en ligne ici.
Source : Presse Agence