Sur les traces de communautés juives en Arabie
La découverte d’un village jusqu’alors inconnu dans une région d’Arabie saoudite que l’on ne croyait guère peuplée durant l’Antiquité tardive révèle la présence de communautés juives sédentaires à la veille de l’Islam. Éclairages avec l’archéologue Jérôme Rohmer.
Dans quel contexte s’inscrivent les récentes découvertes à Dadan, cité antique en Arabie saoudite ?
Jérôme Rohmer explique que Dadan, repéré depuis la fin du XIXe siècle par des explorateurs européens, constitue l’un des plus importants sites oasiens de l’Arabie du Nord-Ouest. Des voyageurs comme Antonin Jaussen et Raphaël Savignac, lors d’une mission archéologique autour de 1910, ont mis en évidence l’ampleur des vestiges et le grand nombre d’inscriptions rupestres qui l’entourent.
Ces inscriptions, principalement dans une langue propre à l’oasis, le dadanitique, confirment que le site correspond à une oasis luxuriante évoquée dans l’Ancien Testament. Dadan est également mentionnée dans les chroniques du roi Nabonide de Babylone (556-539 av. J.-C.), confirmant l’existence d’un royaume oasien à cette époque.
Le site n’a pas fait l’objet de fouilles avant les années 2000, lorsque l’activité archéologique en Arabie saoudite a connu un renouveau, notamment dans la région d’Al-Ula.
Qu’a révélé cette nouvelle intervention archéologique ?
Les fouilles récentes à Dadan indiquent que le site a été occupé pendant plus de 3000 ans, de la fin du IIIe millénaire av. J.-C. jusqu’au XIe siècle de notre ère. Parmi les découvertes notables, un village datant de l’Antiquité tardive (IIIe-VIIe siècles de notre ère) a été mis au jour.
Comment avez-vous découvert ce village ?
En 2019, lors d’une reconnaissance préliminaire, des monticules de pierre indiquant des bâtiments en ruines ont été repérés, avec des vestiges suggérant une occupation aux Ve-VIe siècles de notre ère. En 2021, des fouilles ont révélé un bâtiment fortifié avec un puits, probablement la résidence d’une famille dominante.
En quoi la découverte de ce village est-elle importante ?
La question de l’occupation du Hedjaz au cours de l’Antiquité tardive a longtemps été débattue. Les découvertes à Dadan montrent que les communautés sédentaires n’ont pas disparu, mais se sont déplacées, contredisant l’hypothèse d’un retour massif au nomadisme.
Comment ces communautés vivaient-elles ?
Des indices de culture et un système d’irrigation ont été retrouvés autour du village. L’agriculture oasienne semble avoir perduré, avec des palmiers dattiers, des arbres fruitiers et des cultures céréalières. Cependant, des analyses des déchets alimentaires révèlent une absence surprenante de restes de dromadaire, un animal généralement commun dans la région.
Comment interpréter cette absence du dromadaire ?
Cette absence pourrait être liée à un tabou alimentaire chez les Juifs, le dromadaire étant considéré comme impur selon la Torah. Les inscriptions trouvées dans la vallée d’Al-Ula attestent de la présence de Juifs locaux, suggérant une coexistence avec des tribus nomades.
D’où viennent ces populations juives ?
Leur origine reste débattue. Il est possible qu’elles soient issues d’une diaspora juive venue de Palestine ou de populations locales converties au judaïsme. Les recherches actuelles soulignent l’importance des religions monothéistes en Arabie avant l’Islam.
Quelles sont désormais vos perspectives de recherche à Dadan ?
La découverte d’un établissement tardo-antique à Dadan comble une lacune historique et ouvre des perspectives pour explorer les périodes formatives de la ville oasienne, dont l’occupation sédentaire a perduré presque sans interruption pendant plus de 3000 ans.
Source : Le Journal CNRS.
