Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable. La thèse de Henri Pirenne

Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable : l’analyse d’Henri Pirenne

Publié en 1937, deux ans après la mort de son auteur, Mahomet et Charlemagne est considéré comme l’un des ouvrages d’histoire les plus marquants du XXe siècle. Henri Pirenne y remet en question deux siècles d’historiographie en affirmant que ce ne sont pas les invasions germaniques du Ve siècle qui ont mis fin à l’Antiquité, mais l’expansion de l’Islam au VIIe siècle. Selon lui, la Méditerranée, jadis cœur vivant de la civilisation antique, devient une frontière hostile sous la pression islamique, ce qui engendre l’émergence de l’Europe carolingienne, tournée vers le Nord et fondée sur une économie agraire.

L’ouvrage se structure en deux parties. La première, L’Europe occidentale avant l’Islam, démontre que les invasions germaniques n’ont pas rompu la continuité de la civilisation antique. La seconde, L’Islam et les Carolingiens, établit que c’est l’expansion musulmane qui constitue la véritable rupture, celle qui engendre le Moyen Âge.

Pirenne soutient que l’Empire romain est avant tout une civilisation méditerranéenne. La Méditerranée, en tant que système circulatoire de l’Empire, permet l’échange d’idées, de religions et de marchandises. Les invasions germaniques, selon lui, n’ont pas détruit cette unité; au contraire, les Barbares ont absorbé la culture romaine. Les Wisigoths, par exemple, ne représentent qu’une minorité de 100 000 âmes face à plusieurs millions de Gallo-Romains.

La véritable rupture, selon Pirenne, réside dans l’expansion de l’Islam. En quelques décennies, les armées arabes conquièrent des territoires clés, notamment la Syrie, l’Égypte et l’Espagne, transformant la Méditerranée en une zone de conflit. Ce changement entraîne la disparition progressive de la culture antique, comme en témoignent la rareté des épices orientales et la transformation du système monétaire, où le sou constantinien est remplacé par le denier d’argent.

Pirenne conclut que la décadence de la monarchie mérovingienne au VIIe siècle, souvent attribuée à des luttes internes, trouve en réalité une explication dans l’effondrement commercial causé par l’Islam. Les rois mérovingiens, privés de ressources, perdent leur pouvoir au profit d’une aristocratie terrienne, menant à l’émergence de Charlemagne, qui ne peut être compris sans cette rupture islamique.

La thèse de Pirenne a suscité des débats, mais elle demeure influente. L’idée que la Méditerranée est un espace structurant et que les ruptures historiques sont souvent économiques continue de résonner dans l’historiographie contemporaine. Pour les lecteurs d’aujourd’hui, Mahomet et Charlemagne évoque des réalités actuelles, où la Méditerranée reste une zone de tensions et de rivalités.

Source : Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 1937.

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