Le gouvernement Modi face à la grogne de la jeunesse
Des milliers de jeunes Indiens qui menaçaient de prendre d’assaut le parlement pour faire entendre leurs doléances envers le gouvernement du premier ministre Narendra Modi se sont butés lundi aux forces de l’ordre.
Les organisateurs de la manifestation, réunis sous la bannière satirique du « Parti du peuple des coquerelles » (CJP), ont annoncé au bout de plusieurs heures d’affrontements l’annulation de la marche par crainte de voir les blessés se multiplier. Le fondateur de l’organisation, qui tire son nom des commentaires péjoratifs d’un juge ayant comparé en mai les jeunes sans emploi à des insectes nuisibles, a affirmé que les policiers avaient frappé les manifestants avec des bâtons « sans réfléchir », touchant de nombreuses personnes à la tête, en plus d’utiliser des gaz lacrymogènes.
« La police voulait que le sang coule aujourd’hui », a accusé Abhijeet Dipke, un Indien fraîchement diplômé de l’Université de Boston qui a mis le feu aux poudres il y a quelques mois en lançant sur les réseaux sociaux que les « coquerelles » devraient unir leurs forces pour se faire entendre. En réponse à la forte réaction suscitée par son appel, il a décidé de créer un site web au nom du CJP dans lequel figure notamment un manifeste fustigeant les ratés du système éducatif indien.
La fuite du contenu d’un examen de sélection en médecine, qui a dû être annulé au grand dam de millions d’aspirants étudiants, a alimenté la colère et fait en sorte que la nouvelle organisation a rapidement gagné en influence en ligne. Une première manifestation mobilisant des milliers de personnes dans la capitale, New Delhi, a eu lieu en juin avant de faire boule de neige pour déboucher sur la confrontation de lundi.
Demandes ignorées
Bien qu’il soit né d’une réaction moqueuse aux commentaires d’un magistrat, le mouvement a rapidement « bourgeonné » en raison de la colère suscitée par les limites du système d’éducation, le chômage chez les jeunes et la corruption, a déclaré Meenakshi Ganguly, directrice adjointe pour l’Asie de Human Rights Watch. Les enjeux soulevés sont semblables à ceux d’autres pays de la région, comme le Népal ou l’Indonésie, où des mouvements de contestation mis en œuvre par des jeunes ont entraîné d’importants chamboulements politiques.
Mme Ganguly note que le gouvernement indien a largement ignoré depuis deux mois les demandes du CJP, qui réclame notamment la démission de l’actuel ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, jugé responsable des ratés entourant l’administration de l’examen de médecine. « Le fait de dialoguer avec des manifestants pacifiques est le signe d’une démocratie en santé, mais le BJP [Bharatiya Janata Party, formation du gouvernement] semble croire qu’une telle démarche entacherait son autorité », relève l’analyste.
Narendra Modi, qui était présent lundi à l’ouverture de la session estivale du Parlement, n’a pas abordé la question des manifestations, selon un compte rendu de l’Agence France-Presse.
Appel au calme infructueux
Deux représentants du CJP ont cependant pu rencontrer en début d’après-midi un ministre du gouvernement, JP Nadda, qui a promis de relayer leurs doléances en haut lieu. Le politicien a ensuite pressé en ligne les manifestants de cesser leurs actions afin de rétablir un semblant de « normalité » dans la capitale. Ces appels n’ont pas suffi à ramener le calme parmi les jeunes protestataires, qui avaient convergé en matinée vers une place centrale de la ville en vue de marcher vers le parlement même si la manifestation avait été interdite.
La décision dimanche de transférer de force à l’hôpital un militant indien connu, Sonam Wangchuk, qui a entrepris une grève de la faim en soutien au mouvement de contestation, a alimenté la colère. Dans une lettre manuscrite reproduite sur son compte X, il a déclaré qu’il poursuivrait sa démarche pour protester contre la « brutalité » de la police, qui accuse les manifestants d’avoir lancé des pierres sur ses agents et vandalisé de nombreux véhicules, faisant des dizaines de blessés dans ses rangs.
Selon la BBC, les forces de l’ordre ont convergé en soirée vers la place centrale où se sont de nouveau regroupés les militants rattachés au CJP en vue de les disperser définitivement, provoquant de nouveaux accrochages. Mme Ganguly a indiqué lundi que le gouvernement indien devrait lancer une enquête relativement aux allégations d’abus lancées par les étudiants contre la police plutôt que de s’enfermer dans une approche « arrogante » témoignant de son « glissement vers l’autoritarisme ».
Source : Agence France-Presse