Troisième épisode de notre série d’été « Les frontières inattendues ». Derrière chaque frontière chaude, il y a des aléas de l’histoire, les frontières tracées lors des traités.
En 1919, le traité de Versailles taille dans la carte de l’Allemagne un couloir donnant à la Pologne un accès à la mer — et isolant la Prusse-Orientale du reste du Reich.
Vingt ans plus tard, ce corridor servira de prétexte au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Une leçon sur les minorités nationales et les jeux de puissance.
Le corridor de Dantzig, cette bande de terre qui donna à la Pologne renaissante un accès à la mer Baltique entre 1920 et 1939, fut le prétexte de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie le 1ᵉʳ septembre 1939. Rarement un tracé de frontière aura pesé aussi lourd sur le destin du monde.
Versailles et le casse-tête de l’accès à la mer
La défaite allemande de 1918 et la renaissance de la Pologne, rayée de la carte depuis les partages du XVIIIᵉ siècle, ont conduit les vainqueurs réunis à Paris à vouloir donner à ce nouvel État un accès à la mer. Cela se basait sur le treizième des « Quatorze points » du président américain Woodrow Wilson, qui réclamait pour la Pologne « un accès libre et sûr à la mer ». La seule voie possible passait par la Poméranie, une région où vivaient des Polonais, les Kachoubes, ainsi qu’une forte minorité allemande.
Le traité de Versailles de 1919 crée le « corridor polonais », une bande de terre reliant la Pologne à la Baltique, séparant physiquement l’Allemagne de la Prusse-Orientale, transformée en exclave. La ville de Dantzig (l’actuelle Gdańsk), majoritairement allemande, devient une « Ville libre » sous la protection de la Société des Nations.
Pour donner un littoral à un peuple, on coupa un autre pays en deux. La frontière qui réparait une injustice en créait une nouvelle.
Une plaie pour l’orgueil allemand
Le corridor n’était pas une pure spoliation : le territoire était historiquement polonais avant les partages, et sa population y était majoritairement polonaise. La Pologne, privée d’autres débouchés maritimes, développait le port de Gdynia pour s’émanciper de Dantzig. Le ministre polonais des Affaires étrangères Józef Beck refusait même le terme « corridor », qu’il jugeait offensant.
Pour l’Allemagne, le corridor était vécu comme une humiliation. L’isolement de la Prusse-Orientale, les contrôles douaniers pour relier les parties du pays, alimentaient le ressentiment nationaliste. Dantzig, sous administration internationale, cristallisait ce mécontentement. Les minorités en Pologne et en Allemagne empoisonnaient les relations entre les deux pays.
Le prétexte de 1939
Hitler exploita cette situation en mars 1939, exigeant le rattachement de Dantzig au Reich et la création de voies de communication traversant le corridor. Varsovie, consciente des conséquences d’un tel accord, refusa. En réponse, Londres et Paris garantirent l’indépendance de la Pologne.
Le 1ᵉʳ septembre 1939, le cuirassé allemand Schleswig-Holstein ouvrit le feu sur la garnison polonaise de Westerplatte, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Le corridor et Dantzig furent annexés au Reich en quelques jours.
Ce que le corridor nous dit encore
L’histoire du corridor de Dantzig n’est pas qu’un épisode clos. Elle soulève une question actuelle : comment tracer une frontière dans une région où les peuples sont imbriqués, sans créer de minorités prisonnières ? Le traité de Versailles a tenté de résoudre une injustice en en créant une autre.
La géographie du corridor continue d’influencer la région. L’enclave russe de Kaliningrad, ancienne Königsberg, demeure isolée, coincée entre la Pologne et la Lituanie, et reste l’un des points les plus militarisés d’Europe.
Les décisions prises lors du traité de Versailles ont eu des répercussions durables, illustrant que les frontières ne sont pas de simples traits administratifs, mais des décisions qui engagent le sort des peuples et parfois la paix du monde.
Prochain épisode : la frontière Belize-Guatemala, le conflit oublié d’Amérique centrale.
Source : Article original sur le corridor de Dantzig.
