Les vies en vrac des intellectuels turcs mises en lumière dans les salles obscures/Céline Pierre-Magnani/LE MONDE INFOS & ACTUS

Les vies brisées des intellectuels turcs mises en lumière dans « Yellow Letters »

Entre 2016 et 2018, des milliers de professeurs turcs opposés au régime du président Erdoğan ont été licenciés et ostracisés. Le film Yellow Letters, récompensé de l’Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2026, aborde ce sujet sensible et ravive des souvenirs douloureux chez les anciens membres du corps enseignant.

Acun Karadağ, 57 ans, réagit à la sortie d’un cinéma d’art et d’essai à Ankara : « Je suis complètement sonnée ». Elle évoque des scènes du film qui lui rappellent des slogans et des moments de grève. Réalisé par İlker Çatak, Yellow Letters est sorti en salle le 27 mars 2026 et s’inspire de l’histoire de milliers d’enseignants licenciés pour leur engagement politique.

En janvier 2016, une pétition de plus de 2 000 universitaires accusait l’État de violations des droits humains dans le Sud-Est kurde. Cette initiative a suscité le courroux d’Erdoğan, qui a qualifié les signataires de « traîtres ». Suite à la tentative de coup d’État de juillet 2016, la répression a ciblé ces intellectuels, permettant aux autorités de régler leurs comptes avec des opposants. Au total, 406 universitaires et environ 1 565 membres du syndicat d’enseignants Egitim-Sen ont été licenciés pour des liens supposés avec des organisations terroristes.

Dans le film, le couple Aziz et Derya Tufan voit sa vie confortable brisée par des notifications de licenciement. Ils sont contraints de déménager à Istanbul, où ils luttent pour retrouver un équilibre familial.

Acun Karadağ, désignée comme « KHKli » (pour « kanun hükmünde kararname », ou décrets-lois), se rappelle avoir été mise au ban après avoir été mentionnée dans une liste officielle. Elle a lutté contre cette injustice pendant cinq ans, malgré une incarcération et des problèmes de santé. D’autres, comme Yasin Durak, sociologue licencié en septembre 2016, soulignent la violence sociale subie par les universitaires, évoquant même des suicides parmi les victimes.

Bediz Yılmaz, ex-maîtresse de conférences, partage un bilan amer de sa décennie : « Si je devais résumer cette période en un mot, je dirais que tout cela est absurde ». Elle a également traversé un divorce et participe désormais à un projet d’agriculture urbaine tout en gérant un restaurant.

İsmet Akça, ancien maître de conférences, décrit la période comme marquée par la peur et le repli des intellectuels engagés. Les licenciements massifs ont profondément impacté le paysage universitaire turc, laissant place à une forme de « mort civile » pour de nombreux intellectuels.

Ces témoignages et le film Yellow Letters mettent en lumière les conséquences des répressions politiques en Turquie, soulignant une période où l’engagement intellectuel a été sévèrement réprimé.

Source : M le Magazine du Monde, 18 avril 2026

Source
Leave a Comment

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *