Interview : « Nous vivons dans une culture du selfie », regrette Anders Thomas Jensen, réalisateur de The Last Viking
Son dernier opus est une réjouissante comédie noire, à découvrir en salles, avec Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas.
Fidèle à son univers où il repousse les limites des normes que la société aime tant établir, Anders Thomas Jensen signe une réflexion sur notre capacité à nous mentir sans cesse sur ce que nous sommes réellement. The Last Viking aborde des thèmes tels que les traumatismes, les violences, les troubles mentaux, tout en évoquant les Beatles et Abba. Le film suit Manfred et Ankar, deux frères dont la relation est marquée par la « différence » de Manfred, qui se prend pour John Lennon.
Franceinfo Culture : Pourquoi tant de sujets dans un seul film ?
Anders Thomas Jensen : J’ai quatre enfants et je vois comment ils utilisent Instagram et perçoivent un monde de plus en plus fragmenté. Mon objectif était d’intégrer autant d’éléments que possible dans un seul film, tout en conservant un fil conducteur. Le film traite avant tout d’identité, de la façon dont nous nous percevons et dont les autres nous perçoivent. Quand j’étais enfant, on ne se posait jamais de questions sur qui l’on était. Aujourd’hui, mes enfants passent beaucoup de temps à se demander qui ils sont. Nous vivons dans cette culture du selfie, où l’on tourne son appareil vers soi-même. Il est important de découvrir qui nous sommes, mais parfois, il faut aussi tourner l’appareil vers les autres.
L’impact des réseaux sociaux
La réplique clé est celle de Freda, la sœur de Manfred et Ankar, qui dit qu’aucun être humain ne se résume à une seule chose. C’est crucial de s’en souvenir pour éviter de juger trop rapidement les autres. Les gens sont souvent très durs entre eux ; il n’y a pas de pardon. Tout le monde fait des erreurs. Le thème central est de montrer que ces destins tourmentés peuvent se rassembler et créer une petite société fonctionnelle au sein de la grande société.
La perception de la normalité
Dans The Last Viking, chaque personnage se perçoit comme « normal », mais cette notion est discutable. L’image que ces personnages se font d’eux-mêmes est souvent fausse. Tout le monde ment sur qui il est, tant à lui-même qu’aux autres. Cela constitue un bon terreau pour la comédie. Sur les réseaux sociaux, nous ne voyons presque jamais de publications où les gens expriment leur tristesse. On ne montre que des images de bonheur et de réussite, alors que personne n’a une vie parfaite.
Les troubles mentaux et la normalité
Paradoxalement, ceux qui souffrent de troubles mentaux sont souvent ceux qui semblent les plus « normaux ». Les personnes en marge de la norme ont tendance à mieux se connaître et à être plus honnêtes avec elles-mêmes. Manfred, qui se prend pour John Lennon, symbolise ce désir d’appartenance et d’amour.
La réalisation du film
Le film contient également une séquence animée. Initialement, je voulais filmer cela comme une histoire de Vikings en prise de vue réelle, mais les coûts étaient prohibitifs. Finalement, j’ai adoré l’idée d’intégrer une animation, qui ajoute une dimension de conte de fées.
Le processus de création
Mon travail avec les acteurs est collaboratif, car nous avons une longue histoire ensemble. Le défi est de trouver l’équilibre entre le rire et l’émotion. Nous avons convenu que l’émotion devait primer.
Réflexions sur la maladie mentale
La maladie mentale est un thème récurrent dans ce film. Le trouble dissociatif de la personnalité, dont souffrent Manfred et d’autres personnages, est rare et complexe. Nous avons traité ce sujet avec bienveillance, en veillant à ne pas offenser les personnes concernées.
Conclusion
Ce film s’inscrit dans une continuité de mes travaux précédents, qui explorent les personnes en dehors de la norme. Les réseaux sociaux ont changé notre façon de nous percevoir et il était temps pour moi d’aborder ces questions de manière plus concrète.
Source : Franceinfo