Pourquoi les meilleurs entrepreneurs sont ceux qui détestent le risque
On célèbre souvent les entrepreneurs pour leur audace et leur capacité à prendre des risques. Cependant, des études montrent que les fondateurs qui réussissent sont souvent les plus prudents. Ce constat remet en question l’idée selon laquelle le succès entrepreneurial est intrinsèquement lié à la prise de risques.
Une étude menée par Joseph Raffiee et Jie Feng, publiée en 2014 dans l’Academy of Management Journal, a examiné un large échantillon d’Américains se lançant dans l’entrepreneuriat. Les chercheurs ont distingué deux groupes : ceux qui se lancent à plein temps immédiatement et ceux qui conservent leur emploi tout en démarrant leur entreprise, une approche qualifiée d’entrepreneuriat « hybride ». Les résultats indiquent que ceux qui optent pour la phase hybride ont des taux de survie nettement plus élevés que ceux qui abandonnent leur emploi d’un coup. Ainsi, le saut dans le vide ne semble pas être une condition sine qua non du succès, mais plutôt un facteur de risque accru.
Les chercheurs notent également que ce sont les individus les plus averses au risque, souvent ceux qui doutent de leurs capacités, qui choisissent cette voie hybride. Par conséquent, les profils que l’on considère comme hésitants ou prudents adoptent des stratégies plus solides.
Adam Grant, professeur à Wharton, renforce cette idée dans son ouvrage Originals. Il souligne que les entrepreneurs à succès ne sont pas des amateurs de danger, mais plutôt des individus qui cherchent à minimiser leur exposition au risque. Ils gardent souvent un emploi pendant qu’ils développent leur projet, leur permettant ainsi de prendre le temps d’apprendre et de corriger leur approche avant de s’engager pleinement.
Malgré ces données, le mythe de l’entrepreneur audacieux perdure. Ce phénomène peut s’expliquer par le fait qu’il valorise ceux qui réussissent en leur attribuant un courage qui ne reflète pas toujours la réalité de leurs circonstances. En effet, les risques ne sont pas uniformes ; une personne avec des ressources financières ou un réseau de soutien solide ne fait pas face aux mêmes enjeux qu’un individu sans filet de sécurité.
Ce biais social a des conséquences collectives. En valorisant le risque comme une vertu suprême, on privilégie ceux qui ont la capacité de perdre, tout en décourageant ceux qui ont de bonnes idées mais peu de ressources. Ce phénomène peut conduire à une sélection biaisée des entrepreneurs, privant le marché de projets potentiellement prometteurs.
Pour conclure, il est essentiel de revoir la perception du risque en entrepreneuriat. Démarrer une entreprise sans tout abandonner ne doit pas être perçu comme un manque d’ambition, mais plutôt comme une approche pragmatique. Il est également crucial de réévaluer les critères d’évaluation des entrepreneurs, en se concentrant sur leur capacité à gérer le risque plutôt que sur leur propension à le prendre.
Références : Joseph Raffiee & Jie Feng, « Should I Quit My Day Job? A Hybrid Path to Entrepreneurship », Academy of Management Journal, 57(4), 2014, p. 936–963 ; Adam Grant, Originals, 2016.
