Euro numérique : la riposte contre les géants états-uniens Visa et Mastercard se dessine

Euro numérique : la riposte contre les géants états-uniens Visa et Mastercard se dessine

Si vous partez faire un tour en Italie cet été et que vous payez vos penne all’arrabbiata par carte, vous utiliserez un réseau américain, Visa ou Mastercard. De même, si, en rentrant en France, vous achetez une glace via Apple Pay ou Google Pay, encore une fois, vous paierez américain. Cette dépendance en matière de transactions pose problème, d’autant plus que les États-Unis se montrent de plus en plus agressifs envers les Européens.

Les juges de la Cour pénale internationale (CPI), placés sous sanctions par l’administration Trump en août 2025 pour avoir émis des mandats d’arrêts contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ministre de la défense, en comprennent les enjeux mieux que quiconque. Le juge français Nicolas Guillou s’est retrouvé frappé d’interdit bancaire sur quasiment tout le continent européen en raison des sanctions américaines. En plus des systèmes de paiement Visa et Mastercard, qui représentent 66 % des transactions européennes, toute transaction bancaire en dollar ou avec une personne étasunienne lui est refusée.

Cet épisode a renforcé le projet européen d’instaurer l’euro numérique, qui comprend des rails de paiement publics reliant tous les pays de la zone euro et une monnaie publique numérique accessible à tous. Ce double principe a été adopté par le Conseil de l’UE en décembre 2025 et par la Commission des affaires économiques du Parlement européen le 23 juin. Les modalités précises doivent être discutées lors de plusieurs trilogues, le premier ayant lieu le 13 juillet avec la Commission européenne.

La BCE à la manœuvre

Concrètement, ce « cash numérique » prendra la forme d’un portefeuille en ligne d’euros provenant directement de la Banque centrale européenne (BCE). Les Européens de la zone euro pourront effectuer des paiements à des commerçants et à des personnes privées, ainsi que réaliser des achats en ligne. Un mode hors ligne sera également disponible, permettant des transactions anonymes similaires à celles effectuées en liquide.

Les rails de paiement permettront d’effectuer des transactions entre pays sans passer par Visa ou Mastercard. Cette infrastructure sera prise en charge par plusieurs banques centrales de la zone euro, dont la Banque de France, pour un coût d’environ 1,3 à 1,5 milliard d’euros sur cinq ans. Alexandre Stervinou, chargé des moyens de paiement à la Banque de France, justifie cet investissement par les près de 2 milliards d’euros de commissions payées chaque année par les Européens à Visa et Mastercard.

Ce projet répond à un enjeu de souveraineté, permettant de résister plus facilement aux pressions américaines. Aurore Lalucq, eurodéputée et présidente de la Commission des affaires économiques, résume : « Concrètement, Trump pourra nous couper Visa et Mastercard sans que cela ne nous pose aucun problème. »

Monnaie publique

L’euro numérique répond également à une dynamique croissante de privatisation de la monnaie. Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, souligne que la digitalisation des paiements entraîne un recul de l’utilisation du cash, ce qui menace la monnaie publique au profit de la monnaie privée. Ce risque est accentué par le développement des jetons numériques privés et des stablecoins, souvent adossés au dollar américain.

Le projet d’euro numérique vise à être plus inclusif que les schémas de paiement numériques actuels, en intégrant des qualités du cash, telles que la facilité d’accès et le respect de la vie privée. Cette dimension sera discutée lors des trilogues, avec l’espoir que les personnes non-bancarisées puissent bénéficier d’un compte bancaire basique d’euro numérique gratuit.

Plafond à fixer

Un autre sujet à trancher lors des trilogues concerne la limite de détention d’euros numériques, actuellement envisagée autour de 3 000 euros. Si cette limite est trop abaissée, il y a un risque que l’outil ne soit pas largement utilisé. Les banques commerciales craignent qu’un plafond élevé affecte leur stabilité financière, en incitant les clients à retirer d’importantes sommes de leurs dépôts.

Alexandre Stervinou de la Banque de France as que des plafonds de détention de 1 000 à 5 000 euros ne nuiraient pas aux ratios de liquidités réglementaires. Les banques souhaitent également que les négociations conservent des frais de paiement sur les transactions en euro numérique, tandis que les commerçants espèrent leur réduction.

Intraçabilité des transactions

Il est essentiel que les trilogues aboutissent à une législation stricte sur la protection des données personnelles. Peter Norwood de Finance Watch insiste sur le fait que l’historique des paiements ne doit pas être accessible pour la BCE et que les données des transactions ne doivent pas être stockées sur le téléphone. La Fédération bancaire française s’oppose à cette position, arguant que l’intraçabilité des transactions hors-ligne pourrait nuire à la lutte contre le blanchiment d’argent.

L’euro numérique pourrait transformer les politiques économiques et monétaires. En cas de crise financière, la BCE pourrait verser directement des euros numériques aux ménages, ce qu’on appelle des opérations de « monnaie hélicoptère », plutôt que de procéder à des achats de titres sur les marchés.

Le projet d’euro numérique doit encore évoluer. Si tout se passe comme prévu, une phase de tests pour les banques s’ouvrira à partir de 2027, avec des rails de paiement prévus pour le second semestre de l’année prochaine. Le portefeuille d’euro numérique devrait être disponible sur nos smartphones d’ici 2029.

Source : Alternatives Économiques

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