L’intelligence artificielle, sujet tabou au festival d’animation d’Annecy
Il faisait près de 40 degrés sous le chapiteau, et la canicule à l’extérieur était la pire que la France ait connue depuis des années. Malgré cela, les professionnels de l’animation, producteurs et cadres du secteur se sont réunis à Annecy pour discuter d’un sujet qui transforme leur domaine plus rapidement que tout autre : l’intelligence artificielle (IA).
Chaque mois de juin, cette ville lacustre devient l’épicentre de l’animation. Cette année, les températures record n’étaient pas la seule chose dont les participants discutaient. L’IA était omniprésente, mais peu mentionnée dans les déclarations publiques.
Sur scène : les arguments des optimistes
La table ronde intitulée « Animation : plus humaine que jamais » était animée par Mark Flanagan, expert en images de synthèse. Parmi les intervenants figuraient Henry Daubrez, cinéaste chez Google Labs, Jade Hautin, productrice chez Frogbox, l’ingénieur Benjamin Michel, et le producteur Leo Neumann. La question centrale était de savoir jusqu’où l’animation peut rester humaine face à l’automatisation croissante des outils de production.
Daubrez a soutenu que l’IA pourrait offrir un meilleur accès à des créateurs dans des pays dépourvus de studios ou de logiciels. Cependant, il a souligné que ces outils, s’ils sont mal utilisés, pourraient niveler la créativité vers « la moyenne ». Selon lui, une « production hybride » où l’IA s’occupe du rendu tout en laissant aux humains le mouvement et le design est la clé.
Michel a évoqué des perspectives économiques, imaginant un avenir où de petits studios avec 5 millions de dollars pourraient produire des films qui nécessitaient auparavant des budgets de 50 millions. Il a affirmé que lorsque la technologie prend en charge le savoir-faire technique, « ce qu’il reste, c’est vous », soulignant ainsi l’importance du regard et du goût de l’artiste.
Flanagan a exprimé un malaise partagé : alors que les cinéastes établis voient l’IA comme une opportunité de réaliser des projets passionnants, les jeunes artistes s’inquiètent de leur avenir professionnel. Hautin a résumé l’ambivalence des participants : « Une partie de vous a envie que ça marche, et une autre n’en a pas envie. »
Hors scène : le sujet tabou
En dehors du chapiteau, la conversation sur l’IA devenait plus discrète. Bien qu’elle soit intégrée dans de nombreux projets, en parler ouvertement est devenu risqué. Peu de professionnels souhaitent admettre leur recours à ces technologies, craignant des réactions négatives.
L’industrie a récemment été secouée par le lancement d’un fonds par Amazon MGM Studios et Amazon Web Services pour soutenir des programmes utilisant l’IA. L’un des projets, Punky Duck, dirigé par Jorge R. Gutiérrez, a suscité une forte opposition, notamment parce que Gutiérrez, un fervent défenseur des animateurs, a averti que l’IA pourrait nuire aux jeunes artistes. Après avoir reçu des menaces, il a décidé de se retirer du programme.
Une efficacité introuvable
Leo Neumann, dirigeant d’un studio en Allemagne, a testé l’IA sur son film The Amazing Kitsuverse. Il a conclu qu’il aurait été plus efficace sans ces outils, car le temps passé à les intégrer a dépassé les bénéfices.
Pour lui, une utilisation éthique de l’IA implique de ne jamais abandonner le contrôle créatif. Il a constaté que la transparence sur l’utilisation de l’IA peut nuire à un projet, comme le prouve une projection où le mot IA a provoqué une réaction négative.
Le premier barreau qui manque
Les jeunes professionnels, comme le réalisateur mexicain Quique Gasca, s’inquiètent de l’impact de l’IA sur les tâches intermédiaires, traditionnellement attribuées aux débutants. Il met en garde contre la perte de ces étapes essentielles pour la formation des nouveaux artistes.
Les discussions autour de l’IA se polarisent, avec d’un côté ceux qui l’adoptent et de l’autre ceux qui s’y opposent. Jade Hautin, dont la société s’abstient d’utiliser l’IA générative, souligne que le débat est devenu extrêmement clivant.
De quoi parle-t-on au juste ?
La profession peine à définir ce qu’elle entend par IA. Hautin estime que les outils génératifs accessibles à tous diffèrent de ceux intégrés dans des chaînes de production spécialisées. La controverse se concentre sur les modèles formés à partir d’œuvres sans consentement des auteurs.
Les discussions sur l’impact environnemental de l’IA, notamment en période de canicule, sont également cruciales. Les créateurs s’accordent sur le fait que si l’avenir de leur métier dépend d’une catastrophe écologique, cela ne vaut pas la peine.
Source : Euronews
