Comment se souvenir de la Guinée de Sékou Touré ?
La Guinée, premier territoire d’Afrique occidentale française à rompre avec la France en 1958, se distingue par son rôle en tant que laboratoire d’une politique de décolonisation culturelle. Cette période a attiré de nombreux artistes, intellectuels et militants venus d’Afrique, des Amériques et des Caraïbes. Toutefois, elle est également marquée par des pratiques autoritaires et une intense répression politique, notamment avec la création du tristement célèbre camp Boiro.
Dans son ouvrage Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits, Elara Bertho, chargée de recherches au CNRS, explore cette dualité de l’expérience guinéenne. Elle souligne que la politique culturelle mise en place par Sékou Touré ne peut être réduite à sa seule figure, mais résulte d’un effort collectif, désigné comme « l’atelier Touré », qui comprenait de nombreux fonctionnaires et intellectuels.
Sékou Touré a collaboré avec Fodéba Keïta pour développer une politique ambitieuse de décolonisation culturelle, accessible à tous, indépendamment du niveau d’éducation. Cette politique incluait des productions théâtrales en plusieurs langues locales, ce qui a permis une large diffusion de cette décolonisation par la langue.
Les pièces de théâtre produites durant cette période, souvent considérées comme disparues, continuent d’exister dans des archives, notamment dans le journal d’État Horoya et d’autres institutions. Ces productions, qui abordaient des thèmes tels que la révolte anticoloniale, ont marqué des générations et suscitent encore des souvenirs vifs parmi les spectateurs.
La Guinée de Sékou Touré est souvent perçue comme un phare du panafricanisme, attirant des figures comme Miriam Makeba et Stokely Carmichael. Ces personnalités ont contribué à faire de Conakry un centre culturel dynamique, bien que leur expérience ait été souvent négligée dans les récits historiques.
Plus de quarante ans après la mort de Sékou Touré, les mémoires de cette période restent fragmentées. À l’international, la mémoire de Touré est souvent positive, notamment dans les diasporas afro-américaines. Cependant, en Guinée, les débats autour de son héritage sont complexes, oscillant entre réévaluation et reconnaissance des victimes de son régime.
Les institutions culturelles qui soutenaient cette politique de décolonisation ont largement disparu, laissant place à de nouveaux acteurs comme les rappeurs et slameurs, qui, bien que fonctionnant dans un système néolibéral, continuent de porter des discours politiques.
En conclusion, la mémoire de Sékou Touré et de la Guinée de cette époque soulève des questions essentielles sur l’identité, la culture et la politique, et continue de résonner dans les débats contemporains.
Source : Elara Bertho, Conakry, une utopie panafricaine. Récits et contre-récits.
