Corsaires du numérique: l’IA et le privilège d’irresponsabilité

Corsaires du Numérique : L’IA et le Privilège d’Irresponsabilité

Date : 10 juillet 2026

Une bataille juridique de grande ampleur se joue aujourd’hui aux États-Unis entre les grands éditeurs de presse et plusieurs acteurs de l’intelligence artificielle. Le New York Times a ouvert le front en décembre 2023 en déposant plainte contre OpenAI et Microsoft, accusant ces entreprises d’avoir utilisé des millions de ses articles pour entraîner leurs modèles sans autorisation ni compensation, réclamant ainsi des dommages qui pourraient se chiffrer en milliards de dollars. En 2024 et 2025, d’autres procédures ont été engagées contre des acteurs comme Perplexity ou Meta, notamment par des groupes d’édition et des agences de presse qui estiment que leurs contenus ont été exploités à grande échelle sans rémunération.

Ces affaires soulèvent des questions au-delà du droit d’auteur, interrogeant la manière dont se construisent les géants de l’IA. Leur ascension repose moins sur l’innovation que sur une logique de captation massive de contenus préexistants, imposant des produits à une société qui doit s’y conformer. Les géants de l’IA, souvent perçus comme des pirates, ressemblent davantage à des corsaires, agissant avec une forme de tolérance institutionnelle tant que leur action sert des intérêts nationaux.

En février 2026, le Département de la Défense américain a rompu son contrat avec Anthropic, désignant l’entreprise comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement », tandis qu’OpenAI a annoncé un accord avec le Pentagone. Cet épisode illustre une nouvelle forme de « lettre de marque » au XXIe siècle, où la reconnaissance souveraine est accordée aux acteurs privés capables de mettre leur puissance technologique au service d’intérêts nationaux.

Les grandes plateformes numériques ont déjà établi un modèle économique basé sur la privatisation des activités gratuites de leurs utilisateurs. Avec l’IA, un seuil supplémentaire a été franchi, absorbant massivement des contenus produits ailleurs, transformant ainsi une matière sociale, culturelle et intellectuelle en « données » pour favoriser l’émergence d’actifs propriétaires.

Cette logique corsaire se manifeste par l’exploitation du commun informationnel, converti en propriété privée. L’usage dérégulé des contenus est minimisé au nom de l’innovation, tandis que les modèles restent protégés et monétisés, souvent avec l’appui du droit de la propriété intellectuelle. Cela soulève des interrogations sur qui bénéficie réellement de ces technologies et qui en assume les conséquences.

Le déploiement de ces technologies se fait souvent sans permission, imposant aux institutions, entreprises et citoyens d’en absorber les conséquences. Les régulations n’interviennent qu’en aval, dans une posture défensive, où le législateur est invité à ne pas « freiner l’innovation », malgré les risques potentiels.

En somme, la question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre la technologie, mais de retirer à l’innovation son privilège d’irresponsabilité. Une société démocratique doit pouvoir interroger les conditions de l’innovation et les responsabilités qui en découlent.

Source : Telos

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