
La justice est la même pour tous. C’est écrit sur les frontons des tribunaux. Comme quoi, on peut aussi graver de très belles intentions dans la pierre.
Il faut reconnaître une chose à notre République : elle adore l’égalité.
Du moins, en théorie.
Parce qu’en pratique, elle ressemble parfois à une autoroute où certains roulent en limousine pendant que les autres avancent à pied sur la bande d’arrêt d’urgence.
Prenons un Français lambda.
Appelez-le Jean.
Jean détourne 10 000 euros de son entreprise.
Pas des millions.
Pas un système organisé.
Pas une décennie de procédures.
Juste 10 000 euros.
Jean découvre rapidement les joies de la garde à vue, du tribunal correctionnel et, selon les circonstances, de la prison ferme.
Personne ne s’inquiète alors de savoir si cette condamnation pourrait compromettre sa candidature. au conseil syndical de son immeuble.
Parce que Jean n’est personne.
Enfin si.
Il est contribuable.
C’est-à-dire celui qui paie tout ce petit théâtre.
Puis arrivent les professionnels

Changeons maintenant de casting.
Bienvenue dans la cour des grands.
Les affaires deviennent soudain beaucoup plus sophistiquées.
On ne parle plus de quelques billets glissés dans une poche.
On parle de centaines de milliers ou de millions d’euros.
Le vocabulaire change aussi.
Ce ne sont plus des voleurs.
Ce sont des personnalités.
Ce ne sont plus des détournements.
Ce sont des dossiers complexes.
Ce ne sont plus des prévenus.
Ce sont des responsables politiques.
Nuance.
La magie judiciaire
Un citoyen attend son jugement quelques mois.
Une affaire politique peut traverser les décennies comme un grand cru.
Pendant ce temps-là ?
Les campagnes électorales continuent.
Les interviews continuent.
Les livres sortent.
Les conférences rapportent.
Les plateaux télé s’ouvrent.
Les indemnités tombent.
La carrière suit son cours.
Le temps judiciaire devient un véritable programme anti-âge.
Le bracelet électronique, cet accessoire tellement tendance

Autrefois, les puissants portaient une Rolex.
Aujourd’hui, ils portent parfois un bracelet électronique.
L’évolution est remarquable.
Il faut dire que la prison à domicile possède quelques avantages.
Le café est meilleur.
Le voisin de cellule est généralement plus discret.
Le matelas est celui qu’on a choisi soi-même.
Et le chat accepte beaucoup mieux la cohabitation qu’un codétenu.
, juridiquement, le bracelet électronique est une peine.
Personne ne le conteste.
Mais allez expliquer à celui qui dort dans une cellule de neuf mètres carrés que les deux situations produisent exactement le même effet.
Vous risquez d’obtenir une réponse. très argumentée.
Le meilleur avocat du monde

On dit que tout citoyen est égal devant la loi.
C’est vrai.
Mais certains sont tout de même accompagnés par une armée d’avocats capables de transformer chaque audience en série Netflix comportant huit saisons, trois appels, deux pourvois et un spin-off.
Le citoyen moyen, lui, regarde surtout le montant de sa protection juridique.
Lorsqu’il en possède une.
L’indignation à géométrie variable
Le plus fascinant reste peut-être le discours.
Lorsque des milliards d’argent public sont gaspillés, tout le monde appelle au calme.
À la nuance.
À la présomption d’innocence.
À la complexité juridique.
Mais qu’un allocataire oublie de déclarer quelques centaines d’euros…
Et voilà soudain que fleurissent les grands sermons sur la fraude, la responsabilité individuelle et la fermeté indispensable de l’État.
Étrange sens des proportions.
Le vrai scandale

Le problème n’est pas que la justice aménage certaines peines.
C’est normal : le droit le prévoit, pour des responsables politiques comme pour d’autres condamnés lorsque les conditions légales sont réunies.
Le problème est ailleurs.
C’est le fossé entre ce que les citoyens entendent depuis l’école — « nul n’est au-dessus des lois » — et ce qu’ils croient observer lorsqu’ils regardent certaines grandes affaires.
À force d’accumuler les dossiers, les recours, les délais interminables et les condamnations exécutées dans des conditions qui paraissent plus clémentes que ce qu’imaginent beaucoup de Français, la confiance s’effrite.
Et lorsqu’un peuple cesse de croire que la règle est la même pour tous, ce n’est pas seulement la justice qui vacille.
C’est la démocratie elle-même.
Le mot de la fin
La justice française n’a officiellement qu’une seule vitesse.
Mais beaucoup de citoyens ont le sentiment qu’il existe deux catégories de conducteurs.
Ceux qui grillent un stop et paient immédiatement.
Et ceux qui traversent le rond-point avec un char d’assaut juridique, escortés par des batteries d’avocats, jusqu’à ce que tout le monde ait oublié pourquoi ils étaient poursuivis.
On continuera sans doute à nous répéter que « la loi est la même pour tous ».
Très bien.
Encore faudrait-il que cette phrase cesse de ressembler à un slogan publicitaire.
Parce qu’à force de demander aux Français de croire ce qu’ils ne pensent plus voir, on finit par transformer la devise républicaine en exercice de communication.
Et une démocratie ne peut pas vivre éternellement de slogans.