Secrets d’été | Les sites secrets doivent-ils demeurer secrets ?
C’est son site secret, situé à bonne distance du sentier principal. Il s’agit d’une succession de petites chutes et de bassins, où il fait bon se rafraîchir au cœur de l’été. Après une trempette, un homme se laisse sécher, flambant nu, sur la roche chaude. Puis, un par un, à la file indienne, une cinquantaine de joyeux randonneurs émergent des bois et envahissent le site. L’homme a juste le temps de placer une serviette sur ses parties intimes. Son site secret n’est pas si secret que ça, semble-t-il.
Lorsqu’on découvre un endroit charmant et secret, faut-il le faire connaître ? Ou faut-il le garder secret pour en préserver l’essence ou pour le protéger ?
« La réponse est ambivalente, mais on fait bien de se questionner sur ce phénomène », déclare Marc-Antoine Vachon, titulaire de la Chaire de tourisme Transat et professeur au département de marketing à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal (ESG UQAM).
« Sur les réseaux sociaux, quand on publie, on ne contrôle pas l’auditoire, on ne sait pas qui va tomber là-dessus », ajoute-t-il.
Il affirme qu’on peut publier pour des raisons tout à fait souhaitables, comme faire part d’un lieu méconnu pour en faire profiter une communauté, comme des amateurs de lacs ou d’ornithologie. « On veut enrichir la communauté, mais on ne contrôle pas qui va le voir : est-ce que les valeurs de cet auditoire sont les mêmes que les siennes ? Est-ce qu’on a les mêmes préoccupations de préservation ? Ça n’en prend que quelques-uns pour détériorer le lieu. »
En même temps, faire connaître un site méconnu peut être perçu comme quelque chose de vertueux. « On parle souvent de la nature au Québec, on est pourvu en lacs, en rivières, en forêts. Mais est-ce qu’on a accès facilement à cette richesse ? Le fait de partager nos bons trucs ou nos accès privilégiés, c’est quelque chose comme un acte citoyen », souligne Vachon.
On peut vouloir garder le silence sur les sites secrets, mais quelqu’un d’autre risque de dévoiler le pot aux roses. Marc-Antoine Vachon préconise plutôt la voie de la responsabilisation. « La façon d’asr l’avenir du site, ce n’est peut-être pas de le garder caché, mais de s’engager dans le développement responsable de ce lieu », dit-il.
« Ce serait, par exemple, de créer un groupe qui approche une municipalité ou une MRC pour le développer de manière à en garder le charme, le caractère unique. Il vaut mieux s’engager en amont avant qu’il ne soit trop tard. » Il reconnaît que ce n’est pas une approche qui s’applique à tous les milieux.
« Il faudrait peut-être cibler certains sites, plus socialement acceptables ou plus facilement accessibles, pour les développer, et ainsi diminuer la pression sur les autres milieux plus fragiles. »
Les beaux sites ainsi mis en valeur peuvent accroître l’attractivité de régions qui ont bien besoin du tourisme. « La nature et le plein air, c’est la raison numéro un de voyager au Québec. Mais il y a aussi un aspect de service aux citoyens, parce que les habitants en profitent aussi. On l’a vécu avec la pandémie, on a besoin de la nature. On n’est pas juste dans une logique économique, mais dans une logique sociétale. »
Cependant, un tel développement prend du temps. Il s’agit donc de demeurer discret sur les réseaux sociaux, de ne pas géolocaliser un site. « On peut se référer aux documentaires animaliers. Souvent, les régions ne sont pas identifiées. On devrait s’en inspirer », conclut Vachon.
Charles Préfontaine, enseignant au programme de tourisme d’aventure au Cégep de la Gaspésie et des Îles, penche également du côté de la discrétion, tout en admettant une certaine contradiction. « Ça dépend de quel bord on se place. Quand tu as accès à des endroits peu connus, tu veux les garder secrets pour que ça ne devienne pas achalandé. Mais quand tu veux découvrir d’autres endroits, notamment dans une autre région, c’est sûr que tu aimerais avoir accès à cette information », explique-t-il.
Avant, il n’y avait pas d’applications, ni de livres-guides, c’était du bouche-à-oreille pour trouver le spot. Aujourd’hui, les informations sont accessibles à n’importe qui. Le résultat est pour le meilleur et le pire. « Il y a eu un essor du hors-piste en Gaspésie, une industrie du ski est née, qui fait vivre du monde. Mais en même temps, les spots qui étaient secrets sont devenus très fréquentés », conclut Préfontaine.
Source : La Presse
