Pologne-Ukraine : derrière l’alliance militaire, la discorde mémorielle
Date : 2 juillet 2026

En retirant au président Zelensky l’Ordre de l’Aigle blanc, le président nationaliste polonais, Karol Nawrocki, a déclenché une « guerre des décorations » entre Pologne et Ukraine. Cette tension, qui affecte l’alliance polono-ukrainienne, cruciale pour l’effort de guerre de Kiev, met en lumière des fractures mémorielles, politiques et économiques. L’union sacrée autour de l’Ukraine est-elle en danger à l’est de l’Europe ?
En mai 2026, lorsque Volodymyr Zelensky a baptisé une unité d’élite de l’armée ukrainienne « Héros de l’UPA », cela a immédiatement provoqué un tollé en Pologne. En effet, cette référence à une unité militaire qui a défié la domination soviétique est perçue à Varsovie comme une glorification de ceux qui ont commis des massacres contre des Polonais durant la Deuxième Guerre mondiale.
En réaction, Karol Nawrocki a retiré l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise, au président ukrainien. La réponse de Zelensky a été cinglante, rappelant que d’autres récipiendaires de cette distinction n’avaient pas été déchus. En solidarité avec Zelensky, plusieurs anciens présidents ukrainiens ont également rendu leurs décorations polonaises.
Cette décision du président Nawrocki a divisé l’opinion en Pologne. Le Premier ministre Donald Tusk a exprimé ses inquiétudes concernant les conséquences de cette me, tandis que le ministre des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a critiqué l’action du président. Ces tensions se manifestent également dans la région, avec le parti tchèque SPD appelant au retrait de l’Ordre du Lion blanc, une décoration tchèque attribuée à Zelensky.
Derrière cette « guerre des décorations » se cache une fracture symbolique, une déchirure mémorielle et des tensions politiques structurelles au sein du soutien oriental à l’Ukraine.
La Volhynie, une fracture polono-ukrainienne jamais réduite
Le courroux du président polonais, issu d’un parti qui a fait de la résistance à la Russie une clé de sa politique, soulève des questions. Comment le soutien polonais à l’Ukraine, essentiel à l’effort de guerre, peut-il être remis en cause ?
Les crimes de Katyn, où plus de 20 000 Polonais ont été massacrés par le NKVD, sont bien documentés. Cependant, les meurtres de masse de 1943-1945 en Volhynie, orchestrés par des nationalistes ukrainiens, ont causé plus de 100 000 victimes polonaises, mais sont moins connus. En Pologne, ces massacres sont considérés comme un génocide, reconnu par une loi de 2016.
En revanche, l’UPA est célébrée en Ukraine comme une résistance anti-soviétique, et la notion de « génocide » est rejetée. Cette impasse mémorielle a des conséquences concrètes : les recherches historiques sont bloquées depuis 2017, les autorités ukrainiennes ayant interdit les exhumations.
Contrairement à la réconciliation franco-allemande, qui a institutionnalisé le travail de mémoire, l’architecture mémorielle entre Pologne et Ukraine reste fragile. La guerre actuelle n’a pas permis d’avancer sur ce terrain bilatéral.
Les Polonais face au nationalisme ukrainien
Malgré le retrait d’Orban du pouvoir en Hongrie, l’opinion publique en Europe centrale ne semble pas évoluer en faveur de l’Ukraine. Selon les chiffres du centre sociologique polonais CBOS, la sympathie envers les Ukrainiens est tombée de 51 % en 2023 à 29 % en 2026, tandis que l’hostilité a grimpé à 43 %. Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation : près d’un million de réfugiés ukrainiens en Pologne, la concurrence sur le marché du travail et une rhétorique anti-migratoire croissante.
Un rapport récent de l’Institut Krytyki Politycznej révèle que la perception des migrants ukrainiens est largement négative, exacerbée par des restrictions d’accès aux prestations sociales. Près de 60 % des Polonais s’opposent aujourd’hui à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, un paradoxe pour un pays qui a longtemps été son porte-parole.
Du risque de contagion régionale au questionnement de l’élargissement
Cette querelle profite à la Russie, qui a tout intérêt à affaiblir les relations entre Varsovie et Kiev. Des campagnes de désinformation ont été lancées pour exacerber les tensions.
La Pologne, pivot du flanc Est avec la Roumanie, reste un soutien essentiel à l’Ukraine. Cependant, les critiques croissantes vis-à-vis de l’Ukraine, notamment de la part de certains dirigeants régionaux, pourraient avoir des conséquences à long terme sur l’alliance.
Cette crise met en lumière une tension entre deux approches de l’élargissement : pour Kiev, l’adhésion est une récompense pour le sacrifice militaire, tandis que des dirigeants européens, comme le chancelier Merz, rejettent cette idée tant que le conflit perdure. L’élargissement à l’Est n’est pas seulement une question juridique, mais aussi une gestion de mémoires concurrentes, sans que l’UE ait développé des outils diplomatiques adaptés.
L’affaire des décorations illustre donc la fragilité du processus d’élargissement, essentiel à la politique étrangère des Européens à l’Est.
Source : Telos