La société, la violence et le monde fracturé : épisode 6/8 du podcast Peste noire
La peste et les pogroms
Le 13 février 1349, un pogrom tragique se déroule à Strasbourg, où environ 2000 membres de la communauté juive sont arrêtés et conduits dans leur cimetière, où un immense bûcher est préparé. Environ 900 personnes y périssent. Les survivants, qui ont abjuré leur foi, ne peuvent désormais rester dans la ville que durant la journée. Chaque soir, deux trompes de fer, appelées Judenhörner, leur ordonnent de quitter Strasbourg jusqu’au matin, une situation qui perdurera pendant 40 ans, jusqu’à leur expulsion définitive en 1389. Fait notable, ce pogrom a lieu plusieurs mois avant que la peste n’atteigne Strasbourg.
Quatre jours avant le pogrom, le 9 février 1349, le conseil municipal de Strasbourg est renversé. Pierre Schwaber, l’ammeister en fonction depuis 1332, protégeait les juifs et avait été averti d’une possible sédition antijuive. Une coalition se forme contre lui, mêlant artisans et nobles, dont la noblesse urbaine était endettée auprès des prêteurs juifs. Ce pogrom n’est donc pas un débordement spontané, mais le résultat d’un coup d’État, reflet des tensions entre factions urbaines.
D’autres pogroms se produisent dans des villes telles que Bâle, Fribourg et Ulm. Ces villes, plus ouvertes au commerce, échappent en partie à cette vague de violence, car les coûts de la discrimination y sont jugés trop élevés.
Un nivellement temporaire
La violence post-peste se déplace également sur le plan économique. Les survivants héritent, tandis que ceux qui n’ont rien à hériter sont contraints de monnayer leur travail à un tarif plus élevé, ce qui érode la richesse des puissants. Face à cette situation, les pouvoirs publics ressentent la nécessité de légiférer.
À Florence, dès 1351, des réformes des statuts du régime successoral sont mises en place pour empêcher que les biens patrimoniaux ne passent aux lignées féminines, à cause de la baisse démographique. Ce verrouillage contribue à l’augmentation de la violence sociale, illustrée par des révoltes telles que la Jacquerie en France en 1358 et les révoltes des Ciompi à Florence en 1378. La frustration des survivants, qui espéraient un monde plus juste, se transforme en révolte lorsque les ordonnances royales et les statuts urbains leur rappellent leur place d’origine.
Source : Chronique dite de Jean de Venette, éd. et trad. Colette Beaune, Le Livre de Poche, 2011.
