Ail des bois cultivé : Des citoyens souhaitent une mise en marché
La première fois que Sami Beauséjour a organisé une distribution de semences sur le groupe Facebook « Ail des bois du Québec », dont il est l’administrateur, il a reçu une quantité de demandes si importante qu’il a dû fermer immédiatement le formulaire en ligne qui les accueillait.
Six ans plus tard, le groupe, qui sert aussi à partager de l’information, compte 60 000 membres, unis par leur passion pour l’ail des bois. Certains citoyens plaident pour une réévaluation de la situation de cette plante afin de permettre sa mise en marché lorsqu’elle est cultivée, bien que sa situation demeure délicate. D’autres craignent que la réintroduction de cette plante indigène sur le marché, interdite à la vente depuis plus de trente ans, ne reproduise les conditions ayant conduit à sa quasi-disparition.
L’ail des bois est particulièrement apprécié des Québécois pour sa valeur culturelle. En revanche, cette plante, qui pousse dans les érablières, semble indifférente aux Ontariens, qui en possèdent également dans leurs forêts, où aucune réglementation ne l’encadre. Au Québec, l’ail des bois a été soumis à un commerce tel qu’il a décimé ses populations, ce qui l’a conduit à être l’une des premières plantes protégées par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables en 1995. Depuis lors, sa vente est interdite et sa récolte est limitée à 50 bulbes ou 200 grammes de toute partie de la plante par personne, par an, hors des milieux protégés.
Le marché noir de l’ail des bois
L’engouement pour l’ail des bois, associé à des limites de cueillette et à une réputation quasi mythique, a favorisé l’émergence d’un marché noir. Sami Beauséjour a constaté les conséquences de cette situation en mai 2026, lorsqu’il a découvert des traces laissées par des contrebandiers sur les terres publiques près de Québec. Des plants entiers et des tiges coupées étaient abandonnés sur le sol, laissant derrière eux des déchets.
Depuis le début de l’année 2026, plus de 10 000 bulbes d’ail des bois ont été saisis par la protection de la faune. Au mois de mai, les agents de la faune ont émis des constats d’infraction à 26 individus pour avoir dépassé les limites de possession. Les cueilleurs abusifs récoltent des quantités massives, laissant peu de chances de survie aux colonies. Le porte-parole de la faune, Bruno Chartrand, indique qu’un pot de verre d’un litre contenant jusqu’à 150 bulbes peut se vendre entre 40 $ et 50 $ sur le marché noir.
Les amendes pour violation de la loi varient de 10 000 $ à 1 million, tandis que pour des saisies moins importantes, des sanctions administratives peuvent atteindre 2 000 $. La protection légale de l’ail des bois est justifiée par la lenteur de son processus de reproduction; un plant, lorsqu’il est cultivé à partir d’une graine, peut prendre entre sept et dix ans pour produire des semences.
L’appétit des restaurants
Malgré l’interdiction de vente, certains restaurants au Québec continuent d’utiliser l’ail des bois dans leurs plats, considérant que son intégration ne constitue pas une mise en vente. Au printemps 2026, au moins quinze restaurants ont été recensés comme en proposant sur leur menu. Les restaurateurs s’approvisionnent légalement par une cueillette responsable ou en achetant auprès de producteurs ontariens, qui ont le droit de vendre cette plante.
Cependant, des chefs, comme David Gautier, du Bar Saint-Denis à Montréal, critiquent la législation actuelle, la qualifiant de « stupide et archaïque ». Ils soutiennent que la sensibilisation des consommateurs pourrait agir comme un facteur de protection pour la plante.
Pour un commerce encadré
Des experts, tels que Line Lapointe, professeure à l’Université Laval, plaident pour une mise en marché encadrée de l’ail des bois cultivé. Elle affirme que la relation des Québécois avec la forêt a évolué et que des études montrent que l’ail des bois peut être cultivé en forêt. La vente pourrait impliquer une traçabilité et un registre pour les producteurs, accompagnée de quotas.
Le ministère de l’Environnement a indiqué qu’aucune modification réglementaire n’est envisagée concernant la commercialisation de l’ail des bois, tout en restant ouvert à la discussion.
Un parcours semé d’obstacles
De nombreux aspirants à la culture de l’ail des bois se tournent vers l’achat de semences en ligne, une solution risquée. Les semences proposées sont souvent des variétés non conformes ou proviennent du marché noir. La vente de semences d’ail des bois pourrait représenter un compromis acceptable entre les partisans de la commercialisation et ceux de la conservation, à condition de respecter les colonies existantes.
Pour Sami Beauséjour, bien que la commercialisation des graines semble prometteuse, il comprend les préoccupations des défenseurs de la conservation.
Source : La Presse Canadienne