À El Obeid, le spectre d’un massacre plane sur la ville assiégée
« La fenêtre pour éviter une escalade plus large à El Obeid se referme rapidement », a averti vendredi Rosemary DiCarlo, Secrétaire générale adjointe des Nations Unies aux affaires politiques et à la consolidation de la paix, lors d’un exposé au Conseil de sécurité. Elle a souligné que les attaques de drones menées par les deux parties au conflit se sont « considérablement intensifiées » ces deux dernières semaines, tandis que les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) ont renforcé leur présence autour de la ville.
Selon l’ONU, une bataille à grande échelle à El Obeid risquerait de déclencher « de nouvelles vagues de déplacements » vers des zones déjà saturées et de déstabiliser davantage toute la région du Kordofan. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a déjà alerté sur un « désastre imminent des droits humains » si l’offensive n’est pas stoppée.
« Nous appelons une nouvelle fois toutes les parties à faire preuve de retenue et à prendre toutes les mes nécessaires pour respecter et protéger les civils », a déclaré Rosemary DiCarlo.
Un centre humanitaire vital menacé
Au-delà de son importance démographique, El Obeid joue un rôle essentiel dans l’acheminement de l’aide humanitaire dans la région du Kordofan. La ville accueille un grand nombre de personnes déplacées venues notamment du Kordofan occidental et du Kordofan du Sud et sert de plateforme logistique pour les opérations humanitaires vers d’autres zones touchées par les combats.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a averti vendredi, dans un communiqué de presse, qu’une offensive sur la ville pourrait approfondir la crise alimentaire qui frappe déjà le pays. L’agence indique fournir actuellement une aide alimentaire et financière à plus de 100.000 personnes parmi les plus vulnérables à El Obeid et se prépare à soutenir plus de 250.000 personnes supplémentaires qui pourraient être contraintes de fuir.
« Nous devons agir rapidement pour sauver des vies conformément à notre mandat humanitaire », a déclaré Abdallah Alwardat, directeur du PAM au Soudan, soulignant toutefois que la réaffectation des stocks vers El Obeid fragilise les capacités de réponse avant la prochaine saison des pluies. Le PAM estime qu’en septembre, ses réserves alimentaires pour ses opérations d’urgence dans le pays seront épuisées si de nouveaux financements ne sont pas disponibles.
L’agence réclame 646 millions de dollars pour maintenir son assistance alimentaire vitale au Soudan au cours des six prochains mois.
Les enfants paient le prix le plus lourd
Devant le Conseil de sécurité, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a également dressé un tableau alarmant des conséquences du conflit sur les enfants. Hannan Sulieman, directrice générale adjointe de l’agence, a rappelé que plus de 3,5 millions de réfugiés et plus de 6,5 millions de personnes déplacées internes ont été enregistrés depuis le début de la guerre en 2023.
« Les enfants paient le prix le plus élevé », a-t-elle déclaré, avertissant qu’environ 500.000 civils à El Obeid sont désormais exposés à un danger immédiat. L’agence craint une répétition du scénario d’El Fasher, au Darfour, où les combats ont piégé des centaines de milliers de civils. Depuis avril 2024, plus de 1.500 violations graves contre des enfants y ont été vérifiées, notamment des meurtres, des mutilations, des violences sexuelles, des enlèvements et des recrutements par des groupes armés.
Au niveau national, l’ONU a vérifié plus de 5.700 violations graves contre des enfants depuis le début du conflit. Plus de 5.000 enfants auraient été tués ou blessés, un chiffre probablement largement sous-estimé. Au cours des quatre premiers mois de l’année, près de 80 % des victimes infantiles signalées étaient liées à des attaques de drones.
La crise humanitaire continue également de s’aggraver : près de 19,5 millions de personnes sont confrontées à une faim aiguë et environ 825.000 enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë sévère cette année. Au moins huit millions d’enfants sont privés d’école, alors que près de la moitié des bâtiments scolaires ne peuvent plus fonctionner.
Appel à un cessez-le-feu et à une solution politique
Face à cette spirale, l’ONU appelle les belligérants à accepter une trêve humanitaire et à s’engager dans un processus politique. Rosemary DiCarlo a rappelé que la communauté internationale devait continuer à œuvrer pour un cessez-le-feu durable et une solution politique négociée.
Elle a souligné le rôle du « Quintette » réunissant l’Union africaine, l’Union européenne, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), la Ligue des États arabes et les Nations Unies, qui poursuit ses consultations avec les acteurs soudanais en vue d’un dialogue politique dirigé par les Soudanais eux-mêmes.
« L’action humanitaire seule ne peut pas suivre le rythme de cette crise. Elle ne peut pas non plus remplacer la paix », a insisté l’UNICEF.
Après plus de trois années de guerre, les Nations Unies préviennent que le temps presse. Pour les civils d’El Obeid comme pour les millions d’enfants pris dans le conflit, l’enjeu est désormais d’éviter qu’une nouvelle bataille ne transforme une crise déjà catastrophique en une tragédie encore plus profonde.
Source : Nations Unies
