« Nous avons essayé d’aimer alors que le monde s’effondrait »
Le photographe syrien Ameen Abo Kaseem présente son projet About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems, qui explore les réalités vécues par la jeunesse syrienne ayant grandi dans le contexte tumultueux de la guerre et de l’exil. Ce travail marque un tournant dans son approche, passant d’une simple documentation de l’environnement à une réflexion sur son propre vécu et celui de sa génération.
Le projet couvre la période allant de la fin des combats à Damas en 2018 jusqu’à la chute du régime de Bachar al-Assad prévue en 2024. Abo Kaseem décrit cette période comme une « défaite silencieuse », où l’absence de combats ne signifie pas la victoire, mais plutôt une perte d’espoir. Il évoque ainsi : « Nous pensions qu’Assad avait gagné. Les combats s’étaient tus à Damas et la ville s’était enfoncée dans ce vide de la défaite. Pour celleux d’entre nous qui étaient resté·es, cela ressemblait à une fin. Pas seulement celle de la révolution, mais celle de l’espoir lui-même. »
À travers ses photographies, il met en lumière les amitiés, les célébrations improvisées, et les histoires d’amour qui ont émergé malgré les circonstances difficiles. La révolution qu’il décrit transcende le cadre politique, englobant des dimensions sociales et affectives. Les jeunes qu’il capture aspiraient non seulement à renverser un régime, mais aussi à se libérer des normes familiales et sociétales oppressives.
Ameen Abo Kaseem note que, face à l’échec politique, sa génération a dû créer de nouvelles formes de communauté, souvent en substituant des familles choisies aux liens du sang. Il souligne : « Quand cette révolution fut perdue, nous nous sommes tourné·es vers une autre. » Cela a permis une certaine forme de liberté et d’imagination d’un futur alternatif, bien que cette période de renouveau soit restée fragile.
L’effondrement économique et l’exil ont cependant eu un impact dévastateur. Abo Kaseem déclare : « La survie est devenue notre seule ambition. » Les départs se multiplient, laissant les villes de plus en plus vides de leur jeunesse et fragilisant les communautés.
En 2023, lors de son départ pour Beyrouth, Ameen Abo Kaseem emporte avec lui cette expérience collective. L’exil, pour lui, n’est pas une rupture, mais une continuité de son vécu en Syrie. Ses images deviennent les témoins d’un monde en déclin, et la chute du régime Assad redéfinit le sens de son projet. Il conclut : « Ce projet parle d’un temps qui n’existe plus. » Au centre de sa série, l’amour émerge comme une forme de résistance face à la violence ambiante, illustrant la capacité de sa génération à vivre et à espérer, même dans l’adversité.
About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems se présente ainsi comme un hommage à ceux qui ont partagé ce moment charnière de l’histoire syrienne, à leurs rêves inachevés et à leur détermination à ne pas disparaître.
Source : Ameen Abo Kaseem
