Derrière les profits de l’agroindustrie, la « mise au travail » des abeilles
Les abeilles, essentielles à la pollinisation, ne sont pas seulement au cœur des préoccupations des apiculteurs et des écologistes. L’anthropologue et apiculteur Robin Mugnier, dans son ouvrage Des abeilles au travail (éd. La Découverte, 2026), met en lumière leur rôle dans l’agriculture intensive. Les agriculteurs louent des ruches aux apiculteurs pour polliniser des cultures telles que les arbres fruitiers et les semences de tournesol et colza, un service devenu indispensable pour maximiser les rendements.
Cette mise à profit des abeilles s’inscrit dans une logique productiviste. Les semenciers, en quête de graines de qualité à vendre à l’international, affirment « travailler avec le vivant ». Cependant, cette dynamique nuit aux abeilles qui subissent les conséquences de cette exploitation.
Contexte historique
L’activité de pollinisation a émergé avec l’agriculture productiviste dans les années 1920, notamment en Californie, où l’intensification de l’arboriculture a conduit à l’utilisation de pesticides, menaçant les pollinisateurs sauvages. Les agriculteurs, conscients de cette destruction, ont commencé à louer des colonies d’abeilles pour compenser la perte de pollinisateurs naturels.
Après la Seconde Guerre mondiale, cette tendance s’est répandue dans la vallée du Rhône, où la modernisation agricole a favorisé l’augmentation des surfaces de vergers et l’utilisation de pesticides. Les apiculteurs, cherchant à diversifier leurs revenus, se sont alors engagés dans la pollinisation, permettant à des groupements d’apiculteurs de louer des milliers de ruches.
Données sur l’impact des abeilles dans l’agriculture
Les abeilles sont responsables de 90% du rendement des semences hybrides de colza et de tournesol. Les profits considérables générés par les entreprises semencières reposent donc largement sur le service de pollinisation fourni par ces insectes.
Conséquences de la mise au travail des abeilles
Cette mise au travail des abeilles les précarise. Selon Judith Butler, la précarité réside dans la dépendance à des décisions externes. Les abeilles, en étant intégrées dans des systèmes de production, deviennent dépendantes des apiculteurs pour leur survie dans des écosystèmes agricoles souvent hostiles, marqués par l’usage de pesticides et le manque de diversité florale. Les apiculteurs, de leur côté, doivent intensifier leurs efforts pour maintenir des colonies productives, soulignant ainsi une interdépendance croissante.
Les semenciers, tout en reconnaissant l’importance des abeilles, se concentrent uniquement sur leur fonction pollinisatrice durant les périodes de floraison, négligeant leur bien-être à long terme.
Cette dynamique soulève des questions sur le véritable engagement des acteurs de l’agriculture intensive envers la protection des abeilles et de la biodiversité.
Source : Robin Mugnier, Des abeilles au travail, éd. La Découverte, 2026.