Immigration : pourquoi les gouvernements n’écoutent-ils pas les chercheurs ?
Les migrations sont omniprésentes dans le débat politique, les médias et sur les réseaux sociaux. Pourtant, les chercheurs demeurent relativement invisibles dans ces discussions. Malgré des ressources considérables, les États peinent à maîtriser les déplacements de populations et pourraient bénéficier d’un échange avec des spécialistes. La recherche sur les migrations est dynamique, avec un nombre croissant de connaissances sur le sujet.
Cependant, le dialogue entre chercheurs et décideurs politiques est peu développé. Cette situation entraîne la persistance de politiques jugées inefficaces et même contre-productives par les spécialistes. Par exemple, les initiatives de développement en Afrique, soutenues par l’Union européenne à hauteur de dizaines de millions d’euros via le Fonds fiduciaire, n’ont pas démontré leur capacité à freiner l’immigration. Au contraire, des études montrent que le développement peut parfois favoriser l’émigration.
Concernant la crise des migrants et des réfugiés en Méditerranée, les décideurs croient à une hausse sans précédent des arrivées. Cependant, la recherche indique que cette crise est également liée à des politiques d’accueil inadaptées, renforçant ainsi le contrôle et aggravant la situation.
Les gouvernements adoptent souvent une approche idéologique dans le traitement des migrations, souvent en blâmant les migrants pour divers problèmes sociétaux. En France, par exemple, 28 lois sur l’immigration ont été adoptées depuis 1980, souvent avant une évaluation complète des précédentes. Cela a conduit à une défiance vis-à-vis des sciences sociales, accusées de contribuer à des idéologies perçues comme favorables aux migrants.
Malgré l’indifférence des pouvoirs publics, la recherche sur les migrations est financée par des fonds européens, avec plus de 160 millions d’euros alloués depuis 2014. En France, l’Institut Convergences Migrations a reçu près de 14 millions d’euros depuis sa création en 2017. Cependant, malgré les critiques des chercheurs vis-à-vis des politiques migratoires, peu de changements sont observés.
Les chercheurs, bien que souvent ouverts au dialogue, ne sont pas incités à interagir avec les décideurs. Ils évoluent dans un milieu où la publication est primordiale, ce qui les éloigne des préoccupations politiques immédiates. De plus, la diversité des opinions parmi les chercheurs complique le dialogue, les États pouvant choisir des résultats qui leur conviennent.
Enfin, les politiques migratoires sont souvent perçues comme « occidentalo-centrées », ignorant que la majorité des réfugiés restent dans les pays du Sud. Les financements européens, bien qu’ils favorisent la recherche, accentuent également les inégalités entre le Nord et le Sud de la Méditerranée.
Les chercheurs doivent jongler entre la production d’un savoir pertinent et les réalités politiques, souvent en négligeant des aspects moins visibles des migrations. L’équilibre entre recherche autonome et application des résultats pour améliorer les politiques migratoires reste un défi à relever.
Source : Antoine Pécoud, professeur de sociologie à l’Université Sorbonne Paris Nord, directeur du département POLICY de l’Institut Convergences Migrations.