Pourquoi les enfants sont sacralisés… et encore maltraités
L’État est censé les protéger, la société les juge précieux, mais les enfants restent victimes de violences systémiques. L’historienne Manon Pignot y voit un héritage de l’autoritarisme paternel du XIXᵉ siècle.
Notre société a beau avoir érigé l’enfant en être « sacré », celui-ci demeure exposé à des violences systémiques, des agressions physiques et sexuelles, dont l’actualité se fait régulièrement l’écho. Dans son ouvrage Les Enfants. Une autre histoire de la France, Manon Pignot, maîtresse de conférences à l’université de Picardie, explore ce paradoxe contemporain en retraçant l’évolution de la condition enfantine depuis la Révolution française jusqu’à nos jours.
Elle évoque une émancipation contrariée : des enfants que l’État, censé les protéger, arrache à la toute-puissance du père pour en faire des « fils et filles de la nation », mais sur lesquels persiste une volonté de domination des adultes. Pour Pignot, en ne les considérant pas comme des sujets à part entière et en les infantilisant, « on les met en danger car on les prive de leur capacité de pensée et d’action ».
Au début du XIXᵉ siècle, la vie d’un enfant dépendait largement de son milieu social, de son genre et de son lieu de naissance. Dans les colonies françaises, l’esclavage était rétabli en 1802. En métropole, la majorité des enfants grandissaient à la campagne, souvent dès l’âge de 4 ou 5 ans, ils étaient mis à contribution dans les fermes. En 1800, près d’un enfant sur deux n’atteignait pas l’âge de 15 ans. L’essor industriel a bouleversé leur travail, les employant dans des conditions déplorables.
La Révolution française avait pourtant marqué une avancée dans la reconnaissance des droits des enfants, mais le Code civil de Napoléon Ier rétablit la « puissance paternelle », plaçant les enfants sous l’autorité exclusive de leur père jusqu’à leur majorité. L’école n’était pas obligatoire, laissant aux pères le choix de scolariser ou non leurs enfants.
Sous la Troisième République, un changement de paradigme s’opère. L’enfant est de plus en plus perçu comme une victime de son milieu, et l’État commence à intervenir dans les familles en cas de maltraitance. La loi de 1889 introduit la déchéance de la puissance paternelle pour cause de maltraitance, reconnaissant l’enfant comme « un fils ou une fille de la nation ».
Cependant, malgré cette sacralisation, des violences structurelles persistent. En 2023, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a révélé que 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année en France. Ces abus se produisent souvent dans le huis clos familial, une réalité que la société peine à admettre.
Ce constat soulève la question de l’efficacité de l’État dans sa mission de protection des enfants. La pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit évoque le concept d’infantisme, désignant les préjugés et stéréotypes qui visent les enfants en tant qu’enfants, suggérant qu’ils peuvent être contrôlés ou supprimés pour servir les besoins des adultes.
La sacralisation des enfants a également créé un mythe de l’innocence, les rendant vulnérables. Cette infantilisation empêche leur capacité à penser et à agir, rendant urgent de reconnaître les jeunes comme des acteurs sociaux à part entière, dotés d’une sensibilité et d’une voix qui mérite d’être entendue.
Source : Télérama, article de Marc Belpois, publié le 15 septembre 2026.

