Pour atteindre l’espace, les grandes entreprises européennes condamnées à collaborer
Près de 137 milliards de dollars : c’est le montant record des dépenses mondiales en 2025 pour l’espace. Pourtant, cette manne cache une réalité brutale. Maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale est désormais hors de portée d’un seul État ou d’une seule entreprise. C’est la conclusion d’Audrey Rouyre, de Montpellier Business School, et d’Anne-Sophie Fernandez, de l’Université de Montpellier. Depuis 2017, les deux chercheuses en management stratégique suivent les industriels engagés dans les grands programmes européens : Galileo, Copernicus, Cleansky et IRIS².
Leur bilan, publié fin mai 2026, résume la situation par le terme « coopétition ». Des acteurs qui se disputent les mêmes marchés acceptent de coopérer sur certains pans de leur activité. Airbus Defence and Space, Thales Alenia Space ou OHB restent rivaux, mais doivent s’allier sur les projets les plus stratégiques. Cette coopération, et la manière de la gérer, conditionne l’avenir du spatial européen.
Le système de positionnement européen Galileo est le cas le plus documenté. Lancé à la fin des années 1990 avec un budget de 13 milliards d’euros, il visait à limiter la dépendance de l’Europe au GPS américain. Sans mise en commun des compétences de tous les industriels européens, la constellation n’aurait jamais vu le jour, estiment les autrices. Cependant, chaque acteur devait partager ses connaissances tout en protégeant son cœur technologique. L’Agence spatiale européenne (ESA) a joué un rôle clé en filtrant et redistribuant les données entre les entreprises, favorisant ainsi un partage formel tout en évitant les transferts indésirables.
Le programme Cleansky, qui cherche à réduire les émissions et le bruit des avions avec un budget de cinq milliards d’euros, confirme cette dynamique. Onze concurrents, dont Airbus, Safran et Dassault, travaillent dans un même bureau où tout est écrit : priorités technologiques, budgets, propriété intellectuelle. Sur le terrain, les chefs de projet se parlent quotidiennement, établissant une confiance mutuelle essentielle pour la réussite des projets.
Les chercheuses recommandent la création d’équipes projet communes mais temporaires pour faciliter le partage technique tout en préservant la compétitivité de chaque partenaire. Cependant, la multiplication des partenaires peut engendrer des dérives telles que des coalitions inappropriées ou un partage inéquitable des connaissances.
L’enjeu va au-delà de la performance industrielle. Les données spatiales sont désormais cruciales pour des domaines tels que l’agriculture, la défense et la lutte contre le changement climatique. Le programme Copernicus met gratuitement ses images à disposition de PME et de start-ups, tandis que la future constellation de télécommunications IRIS² regroupe trois opérateurs rivaux.
Ce modèle de coopétition s’étend, avec des collaborations entre Thales Alenia Space et OHB pour la mission Harmony de l’ESA, ainsi qu’un projet d’avion spatial proposé par Dassault Aviation et OHB. Les entreprises qui sauront gérer ces alliances forcées sont celles qui asront leur leadership dans le secteur spatial.
Source : Science et Vie

