
Des groupes Facebook aux réseaux de l’ultradroite, même obsession : désigner l’ennemi
Il y a des moments où la communication politique finit par se fracasser contre la réalité.
Depuis des années, le Rassemblement national vend sa « dédiabolisation » : costumes impeccables, sourires calibrés, discours policés et promesse de respectabilité républicaine.
Mais derrière la vitrine, les vieux réseaux ne disparaissent pas par magie.
L’affaire Federico Martín Aramburu vient brutalement le rappeler.
Le procès de Loïk Le Priol et Romain Bouvier s’est ouvert à Paris. Les deux hommes, issus de l’ultradroite et anciens membres du GUD, sont accusés d’avoir participé à la mort de l’ancien international argentin de rugby. Le Priol reconnaît avoir tiré les coups mortels, tout en contestant l’intention homicide. Bouvier reconnaît également avoir tiré et conteste lui aussi l’intention de tuer. La justice doit maintenant établir les responsabilités.
Mais le dossier ne s’arrête pas à la nuit du meurtre.
Notre enquête : 42 groupes Facebook, un contraste impossible à maquiller
Nous avons observé 42 groupes Facebook favorables au RN ou à LFI.
Et le résultat est brutal.
Dans les groupes RN étudiés, nous avons constaté une présence beaucoup plus importante de propos racistes, insultes, menaces, agressions verbales, stigmatisation et attaques contre les opposants politiques.
Dans les groupes LFI étudiés, les débats pouvaient être virulents, parfois excessifs, mais nous n’avons pas retrouvé cette même concentration de violence et de discours racistes.
Ce n’est pas un sondage.
Ce n’est pas une étude portant sur les millions d’électeurs RN.
C’est une enquête de terrain portant sur 42 communautés militantes, dont les résultats sont documentés dans notre précédent article. (artia13.city)
Et ce terrain raconte une histoire que les éléments de langage ne peuvent pas effacer.
Le RN veut faire oublier l’extrême droite. Internet la remet à table.
Le problème n’est pas seulement le programme.
C’est aussi la culture politique.
Lorsque l’immigré devient systématiquement le coupable.
Lorsque le Français d’origine étrangère devient suspect.
Lorsque le militant de gauche devient un « ennemi ».
Lorsque le journaliste devient un traître.
Lorsque l’insulte raciste devient une plaisanterie.
Lorsque la menace devient un mode d’expression.
Ce n’est plus seulement de la colère.
C’est une vision du monde.
Une vision où la société est séparée entre ceux qui auraient leur place et ceux qu’il faudrait repousser.
Et notre enquête montre que cette violence verbale et politique est particulièrement visible dans les groupes RN que nous avons étudiés. (artia13.city)
Et puis il y a le GUD
C’est ici que l’affaire Aramburu devient encore plus explosive.
Le Priol et Bouvier ne sortent pas de nulle part.
Ils ont appartenu au GUD.
Ils avaient déjà été condamnés pour des violences.
Et Mediapart documente leurs anciennes connexions avec des réseaux de l’extrême droite et des personnes gravitant autour du RN.
Encore une fois, aucune confusion :
cela ne signifie pas que le RN a commandité le meurtre d’Aramburu.
Ce serait une accusation sans preuve.
Mais cela pose une question politique incontournable :
qu’est-ce que vaut réellement la « dédiabolisation » lorsque des trajectoires issues de l’ultradroite ont pu croiser l’environnement du parti qui prétend aujourd’hui gouverner la France ?
La grande lessiveuse de la dédiabolisation
Le RN voudrait nous faire croire que le costume a remplacé le treillis militant.
Que le plateau de télévision a remplacé la rue.
Que le sourire de campagne a remplacé les vieux réseaux.
Que le logo neuf a effacé l’histoire.
Mais la politique ne fonctionne pas comme Photoshop.
On ne gomme pas une histoire militante avec un filtre.
Et on ne transforme pas une culture politique en démocratie apaisée simplement en répétant « nous sommes un parti comme les autres ».
Notre enquête montre justement ce qui se passe lorsque la parole militante échappe aux communicants.
La double morale politique
Le plus savoureux ?
Quand un individu de gauche dérape, on demande immédiatement des comptes à toute la gauche.
Quand un militant LFI commet une faute, c’est Mélenchon qu’on convoque.
Quand un sympathisant RN tient des propos racistes ou menaçants, on ressort immédiatement la formule magique :
« Il ne faut pas généraliser. »
Très bien.
Alors appliquons-la partout.
Mais qu’on cesse aussi d’utiliser cette phrase pour éviter d’étudier le phénomène.
Notre enquête ne dit pas que chaque électeur RN est violent.
Elle montre que dans les groupes RN observés, la violence politique, le racisme et les menaces sont nettement plus présents que dans les groupes LFI observés.
Voilà le fait.
Le reste, c’est de la communication.
Aramburu : quand les mots rencontrent les réseaux
Federico Martín Aramburu avait 42 ans.
Ancien international argentin.
Père de trois enfants.
Il est mort à Paris après une confrontation impliquant des militants issus de l’ultradroite.
Aujourd’hui, ses proches attendent la justice.
Pendant ce temps, la France continue de regarder monter une extrême droite qui veut être considérée comme parfaitement respectable.
C’est précisément pour cela qu’il faut regarder derrière la vitrine.
Les réseaux.
Les fréquentations.
Les discours.
Les violences.
Les menaces.
Le racisme.
Notre enquête Facebook et le dossier Aramburu ne racontent pas exactement la même chose.
Mais ils permettent de poser la même question :
Jusqu’où faudra-t-il aller pour que la France cesse de considérer la violence de l’extrême droite comme une anomalie extérieure au phénomène politique ?
La dédiabolisation a un problème : les archives parlent
On peut changer le vocabulaire.
On peut changer les visages.
On peut changer les costumes.
On peut changer la stratégie électorale.
Mais les archives restent.
Les condamnations restent.
Les réseaux restent.
Les enquêtes restent.
Et les captures d’écran restent.
Le RN peut repeindre sa façade.
Mais notre enquête est allée regarder derrière le mur.
Et derrière, il y a encore trop souvent cette vieille mécanique :
désigner l’étranger, humilier l’adversaire, menacer celui qui résiste, puis expliquer que tout cela ne serait que de la « colère populaire ».
Non.
La colère populaire mérite mieux.
La France mérite mieux.
Et Federico Aramburu méritait surtout de rentrer vivant chez lui.
La justice jugera les accusés.
Les citoyens, eux, peuvent juger la banalisation politique de la haine et de la violence.
La dédiabolisation voulait effacer les traces.
Les traces sont toujours là.

