42 groupes Facebook face au RN : quand le débat politique devient un défouloir de haine

42 groupes Facebook face au RN : quand le débat politique devient un défouloir de haine
42 groupes Facebook face au RN : quand le débat politique devient un défouloir de haine

42 groupes Facebook. Une immersion volontaire. Une comparaison directe entre espaces favorables à Jean-Luc Mélenchon et espaces favorables à Marine Le Pen et Jordan Bardella. Et un constat qui dérange profondément : dans notre enquête, la violence verbale n’est pas apparue des deux côtés.

D’un côté, des échanges majoritairement argumentés, parfois fermes, parfois très critiques, mais respectueux chez les soutiens de Mélenchon observés.

De l’autre, une succession de propos agressifs, d’insultes, de stigmatisations, de désinformation et de menaces relevés dans les groupes favorables au RN.

Ce n’est pas une impression. C’est le résultat de l’observation menée dans les 42 groupes concernés.


42 groupes pour confronter les discours à la réalité

L’enquêteur s’est volontairement inscrit dans 42 groupes Facebook, répartis entre des communautés favorables à La France insoumise et à Jean-Luc Mélenchon, et des communautés favorables à Marine Le Pen, Jordan Bardella et au Rassemblement national.

Le principe était élémentaire :

ne pas écouter les discours des partis, mais regarder comment leurs soutiens se comportent lorsqu’ils pensent être entre eux.

Pas de meeting.

Pas de conférence de presse.

Pas de slogan soigneusement préparé par une équipe de communication.

Simplement Facebook.

Les publications.

Les commentaires.

Les réactions.

Les échanges entre internautes.

Et surtout, la manière dont chacun traite celui qui ne pense pas comme lui.


Côté Mélenchon : le désaccord n’interdit pas le respect

Dans les groupes favorables à Jean-Luc Mélenchon observés au cours de l’enquête, les échanges se sont révélés majoritairement respectueux, y compris lorsque les discussions étaient politiquement très tranchées.

Les désaccords existent.

Les critiques sont parfois virulentes.

Les positions peuvent être radicalement opposées.

Mais l’observation menée n’a pas fait apparaître la même accumulation de propos haineux, d’insultes ciblées, de menaces ou d’attaques visant l’origine des personnes.

Autrement dit :

on peut être en colère sans transformer son interlocuteur en cible.

On peut défendre une politique migratoire radicalement différente.

On peut combattre le capitalisme.

On peut critiquer Emmanuel Macron.

On peut défendre la retraite à 60 ans.

On peut vouloir une autre République.

Et pourtant continuer à considérer son interlocuteur comme un être humain.

Cette différence est loin d’être anodine.


Puis arrive le côté RN

Et c’est ici que notre enquête devient particulièrement dérangeante.

Dans les groupes favorables au RN étudiés, les échanges observés ont révélé un niveau d’agressivité sans commune me avec celui relevé dans les groupes favorables à Mélenchon.

Insultes.

Attaques personnelles.

Propos visant des personnes en raison de leur origine supposée.

Stigmatisation des populations maghrébines et africaines.

Accusations sans fondement.

Désinformation.

Provocations.

Et, dans certains cas relevés par l’enquêteur, des menaces.

Le constat est brutal :

dans notre enquête, les comportements haineux relevés ne sont pas apparus de manière symétrique entre les deux camps.

Ils ont été relevés du côté des communautés favorables au RN.


Quand « défendre la France » devient une excuse pour attaquer les Français

Il y a dans certains commentaires observés une contradiction particulièrement révélatrice.

Certains participants se présentent comme les défenseurs de la France.

Ils prétendent protéger l’identité nationale.

Ils affirment vouloir défendre « les Français ».

Mais dans le même temps, ils s’en prennent violemment à d’autres Français ou à des personnes vivant en France en raison de leur origine supposée.

Quelle étrange conception de l’amour du pays que celle qui commence par expliquer à une partie de sa population qu’elle serait moins française qu’une autre.

La République française ne fonctionne pas avec un certificat de « vraie francité ».

Il n’existe pas de Français de première classe et de Français de seconde zone.

Et pas une nationalité déterminée par la couleur de peau, le prénom ou les origines familiales.


Le Maghreb et l’Afrique comme punching-ball politique

L’un des éléments les plus préoccupants relevés pendant cette immersion concerne précisément les personnes d’origine maghrébine ou africaine.

Dans certains espaces RN observés, l’origine réelle ou supposée d’une personne devient rapidement une arme rhétorique.

On ne discute plus de son argument.

On attaque son identité.

On ne répond plus à ce qu’elle dit.

On lui explique d’où elle viendrait.

On ne réfute plus une opinion.

On transforme une origine en accusation.

C’est le moment précis où la politique cesse d’être une confrontation d’idées pour devenir une entreprise de désignation.

Et lorsque l’on commence à juger une personne avant même d’avoir entendu son argument, le débat démocratique est déjà mort.


Le problème n’est pas la colère. C’est ce qu’on en fait.

Le RN aime se présenter comme le parti de la colère populaire.

Très bien.

La colère est légitime.

La colère contre les fins de mois difficiles est légitime.

La colère contre les services publics qui disparaissent est légitime.

La colère contre le déclassement est légitime.

La colère contre l’insécurité est légitime.

La colère contre l’abandon de certains territoires est légitime.

Mais la colère n’accorde aucun permis d’insulter.

Elle ne donne aucun droit de menacer.

Elle ne justifie pas le racisme.

Elle ne transforme pas une rumeur en vérité.

Et elle ne permet pas de désigner des millions de personnes comme responsables de problèmes complexes.


La fabrique du bouc émissaire

C’est peut-être là que se trouve le mécanisme politique le plus dangereux.

Un problème est complexe ?

Trouvons un responsable simple.

Le pouvoir d’achat baisse ?

L’immigration.

L’hôpital va mal ?

L’immigration.

L’école souffre ?

L’immigration.

Les services publics reculent ?

L’immigration.

La criminalité existe ?

L’immigration.

Le pays traverse une crise politique ?

Encore l’immigration.

À force de tout expliquer par le même coupable, on ne fait plus de politique. On fabrique un bouc émissaire.

Et les réseaux sociaux deviennent alors une caisse de résonance formidable.

Une affirmation est publiée.

Elle provoque la colère.

La colère provoque le partage.

Le partage donne l’impression que l’affirmation est vraie.

Puis quelqu’un ajoute une nouvelle affirmation.

Et la machine recommence.


Quand l’insulte remplace l’argument

Le phénomène est finalement assez révélateur.

Lorsqu’un argument est solide, il peut être défendu.

Lorsqu’une information est vérifiable, elle peut être sourcée.

Lorsqu’une politique est efficace, elle peut être évaluée.

Mais lorsque l’argumentation disparaît, il reste parfois une arme particulièrement primitive :

l’insulte.

Et lorsqu’une personne ne peut plus répondre à son contradicteur, elle peut être tentée de s’en prendre à son physique, son prénom, son origine, sa sexualité supposée, sa religion supposée ou son appartenance politique.

Ce n’est plus du débat.

C’est du défoulement.


Le résultat de 42 groupes est impossible à ignorer

Il faut donc revenir au point de départ.

42 groupes Facebook.

Des groupes LFI et Mélenchon.

Des groupes RN, Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Une observation comparative.

Et un résultat particulièrement net dans le relevé réalisé :

les groupes favorables à Mélenchon observés ont présenté des échanges globalement respectueux, tandis que les groupes favorables au RN ont concentré les insultes, propos haineux, attaques visant les origines, désinformation et menaces relevés au cours de l’enquête.

Ce résultat ne signifie pas qu’une étiquette politique transforme mécaniquement chaque individu en personne haineuse.

Il révèle en revanche quelque chose de beaucoup plus intéressant :

l’environnement militant dans lequel certains internautes évoluent peut normaliser des comportements qui devraient rester inacceptables dans une démocratie.


La question que le RN devrait se poser

Plutôt que de dénoncer systématiquement les médias.

Plutôt que d’accuser systématiquement les opposants de vouloir « cenr » le peuple.

Plutôt que de prétendre que toute critique du RN serait une attaque contre ses électeurs.

Une question beaucoup plus simple devrait être posée :

que fait-on de la haine qui s’exprime au nom de son camp ?

La condamne-t-on clairement ?

La modère-t-on ?

La combat-on ?

Ou préfère-t-on détourner les yeux parce qu’elle sert parfois la mobilisation politique ?

Car il existe une différence fondamentale entre la colère populaire et la haine politique.

La première peut être légitime.

La seconde détruit le débat.


La démocratie mérite mieux que Facebook en mode champ de bataille

Notre enquête n’a pas été menée dans des laboratoires.

Elle n’a pas été réalisée avec des sociologues, des statisticiens et une armée de chercheurs.

Elle a été réalisée là où une partie du débat politique français se déroule désormais quotidiennement :

sur Facebook.

Et précisément parce qu’il s’agit d’un espace ordinaire, les observations méritent d’être prises au sérieux.

Elles montrent ce que peuvent devenir certains espaces militants lorsque la politique n’est plus conçue comme la confrontation de projets, mais comme la guerre permanente contre un ennemi imaginaire.

Le RN prétend souvent vouloir rendre la parole au peuple.

Encore faudrait-il accepter que le peuple puisse parler sans être insulté.

Encore faudrait-il accepter que les Français d’origine maghrébine ou africaine soient considérés comme des Français à part entière.

Encore faudrait-il accepter que le désaccord ne soit pas une trahison.

Encore faudrait-il comprendre qu’un commentaire haineux n’est pas une preuve de courage politique.

C’est simplement un commentaire haineux.

Et aucune Marianne, aucun drapeau tricolore et aucun slogan patriotique ne pourra jamais le transformer en argument.

42 groupes.

Deux univers militants observés.

Un contraste saisissant.

Et une question désormais impossible à éviter : lorsque la haine devient un réflexe politique, qui protège encore la démocratie du poison de ses propres commentaires ?

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