L’Europe face à des défis stratégiques pour définir le bien public commun.

L’Europe dans son moment Meiji: construire le concept de bien public stratégique

L’Europe dans son moment Meiji : Construire le concept de bien public stratégique

7 septembre 2026

En 1853, les canonnières du commodore Perry ouvrent au commerce un Japon fermé au monde depuis deux siècles. L’« humiliation de Perry » devient le ferment de l’ère Meiji, où l’empereur Mutsuhito ordonne une modernisation accélérée du pays. En acculturant les avancées occidentales, le Japon devient une puissance capable de choisir les termes de ses relations bilatérales tout en préservant ses institutions traditionnelles.

L’Union européenne de 2026 se trouve dans une situation comparable. Les États-Unis critiquent régulièrement l’Europe pour son retard technologique, comme l’indique le rapport Draghi, qui révèle que l’écart de PIB entre les États-Unis et l’Europe est passé de 15 % en 2002 à environ 30 %. Cette position dominante des États-Unis leur permet de revendiquer des « privilèges exorbitants », une préoccupation déjà exprimée par Valéry Giscard d’Estaing. L’Union européenne, de son côté, dénonce la dégradation des valeurs transatlantiques, une inquiétude identitaire similaire à celle du Japon de 1868. Ainsi, il devient essentiel d’adopter un paradigme Meiji, qui consiste à imiter sélectivement les États-Unis dans le domaine économique pour rééquilibrer les relations bilatérales sans altérer les valeurs européennes.

Cela souligne l’importance de conceptualiser les biens publics stratégiques (BPS), une notion esquissée par la Banque de France, mais qui nécessite une clarification. Plutôt que de développer des programmes horizontaux, l’Europe doit investir dans ses propres BPS pour contrer les décisions unilatérales de Washington. Une alternative européenne permettrait de priver les États-Unis de leviers diplomatiques et économiques essentiels, éloignant ainsi la perspective d’un équilibre transatlantique.

Ce qu’est un bien public stratégique

Les BPS se situent à la croisée des biens publics européens et des investissements stratégiques. Ils doivent répondre à trois critères : non-rivalité prépondérante, rareté au niveau national et dépendance unilatérale. Par exemple, un avion de transport stratégique, bien que rival en termes d’heures de vol, crée une capacité de projection européenne bénéfique pour tous. Les États agissant seuls produisent trop peu de ces biens pour qu’ils soient accessibles à l’ensemble des États membres. De plus, l’équivalent étranger doit provenir d’un fournisseur extérieur capable de suspendre l’accès, comme les États-Unis. Le système satellitaire Galileo en est un exemple.

Les BPS se conforment aux règles de l’OMC. Contrairement à l’IRA américain, qui subventionne des biens privés selon un critère d’origine nationale, un BPS finance une capacité collective sans entrer en concurrence sur le marché. Cela préserve l’ADN européen du respect du droit. De plus, un bien indivisible ne présente pas de retour nationalement imputable, dissolvant ainsi le « poison du juste retour ».

La Banque de France qualifie d’« embryonnaires » les programmes européens de financement des biens publics, identifiant le numérique et la défense comme des secteurs clés. Il est donc urgent que le Conseil établisse une liste de BPS pour diriger les fonds vers des projets à haute valeur ajoutée.

Si vis pacem Europae : les capacités habilitantes comme BPS

La notion de BPS s’applique naturellement aux secteurs de la défense, du cloud et de l’euro numérique. En 2025, la dépense de défense européenne atteint environ 380 milliards d’euros, mais reste largement nationalisée et dépendante des fournisseurs américains. Selon le rapport Draghi, 78 % des acquisitions ont été réalisées hors UE entre 2022 et juin 2024, dont plus de 60 % auprès des États-Unis. L’Europe produit trop peu pour elle-même, et trop cher, en raison de doublons capacitaires et d’une demande incohérente. Elle demeure également soumise à la réglementation ITAR, qui permet à Washington de contrôler la réexportation de systèmes intégrant des composants américains.

Les initiatives récentes, telles que ASAP pour les munitions et SAFE pour l’emprunt commun, sont dispersées et temporaires. Il est nécessaire de les unifier en un fonds permanent et de s’étendre aux capacités habilitantes, telles que le transport aérien stratégique et le renseignement. Ce fonds devrait être régi par une règle d’accès basée sur l’usage.

Pecunia non olet

Entre 2017 et 2020, la part des fournisseurs européens sur leur propre marché du cloud a chuté de 26 % à 16 %, le reste étant dominé par trois entreprises américaines. EuroHPC, qui regroupe les supercalculateurs européens, pourrait devenir une agence opérationnelle dédiée à l’IA, financée par le Fonds européen de compétitivité. Cette structure publique de calcul et d’hébergement à l’échelle continentale est essentielle pour garantir la sécurité des données sensibles.

L’euro numérique, non rival et signe d’autonomie, est également un BPS typique. Il permettrait de réduire la dépendance à Visa et Mastercard, et de contrer la capacité de sanction extraterritoriale du dollar.

Unifier pour mieux régner

Les nouvelles ressources propres, souvent proposées par la Commission, sont généralement ignorées par le Conseil, qui exige l’unanimité pour leur adoption. Une ressource propre liée au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières pourrait permettre de financer les BPS. La gouvernance de ces ressources devrait être confiée à la Commission, sous le contrôle du Conseil.

L’asymétrie actuelle de l’Europe n’est pas une fatalité. Avec le concept de BPS, l’Europe peut réduire les difficultés financières et politiques inhérentes à sa construction et faciliter un rééquilibrage avec les États-Unis.

Source : Banque de France, rapport Draghi

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