Commenter les œuvres ne suffit plus : Réflexions sur une décennie à Bubble et 9ème Art.fr
Dans le domaine de la bande dessinée, un décalage significatif existe entre la critique, souvent perçue comme bricolage et communautaire, et l’édition, qui s’apparente à une industrie structurée. Cette industrie est à la croisée de la production matérielle (papier, imprimeries), du secteur culturel (maisons d’édition, journaux) et des enjeux politiques (concentration des groupes, contrôle de la diffusion).
L’essentiel de l’activité critique se concentre sur les œuvres récentes, avec des conseils, des dossiers, et des interviews destinés à mettre en avant les dernières sorties. En 2025, la France a enregistré environ 7 132 nouvelles publications. C’est dans ce contexte que j’ai été recruté en 2016 pour identifier des coups de cœur parmi les 5 305 titres publiés cette année-là.
Concentration, surproduction et internationalisation
Au cours de la dernière décennie, le paysage de la bande dessinée a connu une concentration sans précédent. Cinq grands groupes détiennent aujourd’hui 75 % du chiffre d’affaires de l’édition en France : Hachette, Editis, Média Participations, Madrigall, et Albin Michel. Média Participations, le plus grand groupe BD, regroupe à lui seul 55 sociétés présentes dans plusieurs pays européens.
Cette concentration permet à ces groupes de saturer le marché, en contrôlant non seulement les publications mais aussi leur visibilité dans les librairies, grâce à des sociétés de diffusion et de distribution telles qu’Hachette et Interforum-éditis. Ces acteurs sont essentiels pour la promotion des livres, mais leur contrôle sur les flux d’information limite la diversité des titres présentés aux lecteurs.
Un système qui pousse à la chronique, pas à l’analyse
Bien que les médias nationaux disposent généralement d’une rubrique culture où la bande dessinée est représentée, peu d’entre eux emploient des journalistes spécialisés. La critique de bande dessinée se fait principalement en ligne, à travers des médias spécialisés ou via des influenceurs. La majorité des critiques, même dans des publications reconnues, sont souvent bénévoles ou rémunérées par l’échange de services de presse.
Ce système de services de presse, bien que perçu comme un échange équitable, a des conséquences. D’une part, il engendre un flot continu de chroniques qui saturent le marché et rendent difficile l’accès à des postes rémunérés pour les aspirants journalistes. D’autre part, la pression pour produire des critiques rapides laisse peu de place à des articles de fond qui traitent des enjeux économiques et des conditions des auteurices, souvent négligées.
Une redistribution qui s’effondre dans un marché en bonne santé
Se construire un calendrier éditorial indépendant des sorties s’avère complexe. La nécessité de publier régulièrement pour maintenir l’audience, seule source de monétisation, conduit à des compromis. Bien que le marché du livre en France soit en croissance, le chiffre d’affaires des éditeurs a légèrement diminué, passant de 2 944,7 millions d’euros en 2023 à 2 901,6 millions d’euros en 2024. En revanche, le nombre de titres publiés continue d’augmenter, ce qui crée une situation paradoxale.
Conclusion
Il est essentiel de donner une voix aux auteurices, tant sur le plan artistique que dans leurs luttes professionnelles. Il est nécessaire de repenser la manière dont les livres sont présentés et de favoriser la diversité bibliographique. Les défis économiques et les mutations des usages médiatiques nécessitent une réflexion continue sur l’avenir de la critique de bande dessinée.
Source : Bubble & 9ème Art.fr



