Ferme Décembre à Beauport : La Révolution Potagère, 10 ans plus tard
En arrière-plan se profilent les édifices de la ville de Québec, tandis que les rangées de laitues qui s’étirent à nos pieds nous donnent une charmante impression de campagne. Nous sommes à Beauport, à quelques kilomètres du centre-ville, sur l’une de ces terres agricoles que l’expansion urbaine n’a pas encore avalées. C’est ici que la Ferme Décembre s’est installée pour tenter une expérience ambitieuse : fournir les épiceries 12 mois sur 12, à partir d’une petite parcelle de terre.
Sur les cinq hectares du terrain, un seul est consacré à la production de la ferme. Les quatre autres accueillent des jardins communautaires. « Il y a beaucoup de potentiel sur une petite surface. Notre but n’est pas nécessairement de grandir, mais d’augmenter les rendements sur ce qu’on fait déjà », explique la cofondatrice et directrice de Décembre, l’agronome Catherine Sylvestre.
Rester petit, donc, mais trouver les moyens d’en vivre mieux. L’objectif soulève des questions autrement plus vastes. Comment rendre les petites fermes plus viables sans s’épuiser et en offrant des emplois stables plutôt que saisonniers ? Et comment rejoindre les consommateurs là où ils se trouvent, au-delà du bassin déjà convaincu des marchés publics ?
Catherine Sylvestre souhaite que les petites fermes deviennent « mainstream ». Ce souhait résume sa démarche et raconte un nouveau chapitre d’une révolution potagère amorcée au Québec il y a plus d’une décennie. Après avoir démontré qu’une petite ferme écologique pouvait être rentable, il reste à multiplier ces fermes et à pérenniser une agriculture qui respecte à la fois la nature et l’humain.
Catherine Sylvestre ne se destinait pas à l’agriculture, mais voulait agir sur le monde. Titulaire d’une maîtrise en sciences politiques, elle réalise que la voie universitaire la laisse sur sa faim. Elle fait ses premières armes à la ferme Le Filon maraîcher, puis découvre les écrits de Jean-Martin Fortier, figure de proue du maraîchage biologique au Québec. En 2018, elle rejoint cette ferme-école devenue l’un des principaux laboratoires québécois du maraîchage biologique intensif sur petite surface.
En 2024, son travail lui vaut le prix Jeune agronome de l’Ordre des agronomes du Québec. Lorsqu’elle fonde Décembre la même année avec son conjoint, Guillaume Lambert, elle connaît déjà intimement le modèle de la petite ferme, ses forces comme ses limites.
Décembre concentre sa production autour de quatre cultures : tomates ancestrales, épinards, mesclun et laitue romaine, commercialisée sous le nom de laitue croquante. Cette spécialisation permet de perfectionner les techniques et d’accroître les rendements, facilitant ainsi la culture et la vente toute l’année.
L’hiver, la culture se poursuit en serre, générant des revenus pendant 12 mois et répondant à une volonté de souveraineté alimentaire dans une province qui importe une large part de ses légumes pendant la saison froide. « On veut fournir des emplois de vie et pas des emplois saisonniers où l’on s’épuise », souligne Catherine Sylvestre.
Ferme Décembre vise également les rayons des grandes épiceries, vendant ses légumes dans des IGA et chez Avril. Ce choix pragmatique vise à rapprocher les produits des consommateurs sans leur demander de changer leurs habitudes de vie.
Le rapprochement entre petite ferme et grandes épiceries comporte certains défis. Les distributeurs ont besoin d’approvisionnements constants et de produits standardisés. Toutefois, la proximité donne un avantage en termes de fraîcheur. « Un légume récolté ici peut se retrouver dès le lendemain en épicerie », souligne la maraîchère.
La révolution des petites fermes pourrait se jouer dans leur capacité à se rapprocher du système alimentaire dominant sans renoncer à leurs principes. « Il y a beaucoup de développement à faire avant de dire que c’est fait », conclut Catherine Sylvestre.
Dans dix ans, Décembre espère devenir un modèle de ferme qui puisse être répliqué ailleurs. En s’inscrivant dans la continuité des Quatre-Temps, la Ferme Décembre devient à son tour un laboratoire avec l’ambition de faire évoluer le modèle agricole.
Source : La Presse

