Mobile money en Afrique : la bataille de la confiance numérique
Sur les marchés et dans les commerces de quartier, un simple QR code affiché sur une pancarte suffit parfois à accepter des paiements par téléphone, contrastant avec la faible présence des infrastructures bancaires traditionnelles dans de nombreuses régions africaines. Cette image illustre l’une des particularités de la transformation financière du continent : il est désormais possible de payer un commerçant, d’envoyer de l’argent ou de régler une facture sans nécessairement disposer d’un compte bancaire, mais via un simple téléphone portable.
Au Ghana, les kiosques MoMo de MTN matérialisent cette nouvelle infrastructure financière, y compris dans les zones peu desservies par les banques. En Côte d’Ivoire, des services comme Orange Money se sont également imposés dans les échanges du quotidien. Le mobile money repose en effet sur un portefeuille électronique associé à un numéro de téléphone et sur un réseau d’agents permettant de déposer ou de retirer des espèces. Son essor a favorisé le développement d’un écosystème diversifié, composé d’opérateurs comme Orange Money, de fintechs spécialisées dans les paiements comme Wave, mais aussi de sociétés de transfert international telles que Western Union et Ria.
Selon la GSMA, l’Afrique comptait 1,2 milliard de comptes enregistrés en 2025. La même année, les services de mobile money ont traité plus de 1 432 milliards de dollars de transactions en Afrique subsaharienne, soit environ les deux tiers de la valeur mondiale des transactions du secteur. Ces chiffres témoignent du rôle central du mobile money dans l’inclusion financière et dans la circulation des capitaux, tout en révélant l’ampleur des flux désormais exposés à la fraude et aux cyberattaques. Cette croissance élargit simultanément la surface d’attaque et augmente le coût potentiel de chaque compromission.
Une chaîne de confiance attaquée de bout en bout
Selon l’African Cyberthreat Assessment Report 2026 d’INTERPOL, la fraude au mobile money a été signalée par 97 % des pays africains interrogés. Phishing, détournement de cartes SIM, applications malveillantes et compromission des comptes exploitent désormais les failles d’un écosystème où le numéro de téléphone fait office d’identité financière. La menace ne se concentre pas seulement sur une vulnérabilité unique ; elle traverse toute la chaîne de paiement, de l’utilisateur aux infrastructures techniques, en passant par les agents, les opérateurs télécoms, les fintechs et les banques.
En août 2026, la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité de Côte d’Ivoire a alerté sur une campagne visant les utilisateurs de services mobile money. Les cybercriminels diffusaient par SMS et sur les réseaux sociaux des offres attractives accompagnées d’un lien invitant à télécharger une application Android. Une fois installée, celle-ci pouvait compromettre le téléphone et faciliter la réalisation de retraits frauduleux. Ce paradoxe du mobile money réside dans sa simplicité et sa rapidité, qui expliquent son succès, mais étendent également les possibilités de fraude.
Kenya : quand le numéro devient la faille
Lancé en 2007 par Safaricom et Vodafone, M-Pesa a permis à des millions de personnes d’accéder à des services financiers sans passer par une agence bancaire. Plus de huit adultes kényans sur dix utilisent aujourd’hui le mobile money, tandis que M-Pesa a franchi en 2026 le seuil des 40 millions de clients dans le pays. Cette concentration des services explique la dangerosité du SIM swap. Cette fraude consiste à transférer le numéro d’une victime vers une carte SIM contrôlée par l’attaquant. Selon INTERPOL, les fraudes au SIM swap ont progressé de 327 % au Kenya en 2025, avec plus de 123 000 cartes SIM frauduleuses émises et environ 3,8 millions de dollars détournés de portefeuilles mobiles.
Le phénomène relève moins d’une intrusion informatique sophistiquée que d’une attaque contre l’identité et les procédures de contrôle. Il prospère grâce à la circulation des données personnelles et à l’absence de vérification en temps réel. La rapidité des transferts permet ensuite de disperser les fonds avant que la victime ou l’opérateur ne puisse réagir.
L’IA industrialise la fraude
L’intelligence artificielle ne crée pas nécessairement de nouvelles formes de cybercriminalité, mais elle permet d’exécuter plus rapidement, à plus grande échelle et à moindre coût des attaques déjà éprouvées. Selon INTERPOL, l’IA a été impliquée dans 55 % des affaires de cybercriminalité signalées en Afrique en 2025. Elle est désormais mobilisée à différentes étapes de l’attaque, depuis la collecte d’informations sur les victimes jusqu’à la création de contenus frauduleux.
Sécuriser le mobile money, nouveau marché de la confiance numérique
Face à l’industrialisation de la fraude, sensibiliser les utilisateurs ne suffit plus. La sécurité doit couvrir toute la transaction : vérification d’identité, authentification, détection des comportements suspects et protection des applications. La réponse commence à se structurer sur le plan institutionnel, comme en témoigne la feuille de route nationale contre la fraude mobile validée par la Sierra Leone en août 2026. Cette structuration ouvre un marché pour les entreprises spécialisées dans les télécommunications et la cybersécurité, bien que les solutions doivent s’intégrer à des infrastructures et des réglementations très différentes selon les pays.
Sources : GSMA, INTERPOL.

