L’extrême droite a-t-elle besoin d’un ennemi ? Quand « eux » devient le problème

L’extrême droite a-t-elle besoin d’un ennemi ? Quand « eux » devient le problème

Il y a une mécanique politique vieille comme les crises : quand une société traverse des difficultés, certains proposent de chercher des solutions. D’autres proposent de chercher des coupables.

Et c’est là que commence le problème.

Car une démocratie devrait pouvoir répondre à une question simple : comment améliorer la vie de tous ?

La politique identitaire préfère souvent une autre question :

Qui faut-il désigner comme responsable ?

Immigrés, musulmans, étrangers, assistés, « élites », prétendus ennemis de l’intérieur… La cible peut changer. Le mécanisme, lui, reste remarquablement efficace.

Le principe est simple : fabriquer un « eux »

La rhétorique de l’extrême droite repose fréquemment sur une opposition entre deux populations : ceux qui appartiendraient réellement à la nation et ceux qui seraient présentés comme une menace pour son identité, sa sécurité ou sa prospérité.

Le procédé est redoutablement efficace.

Un problème complexe devient une phrase.

Le chômage ? L’immigration.

L’insécurité ? L’immigration.

Les difficultés de l’hôpital ? L’immigration.

Le déficit public ? L’immigration.

La perte de repères ? L’immigration.

À force de tout expliquer par le même groupe, on ne construit plus une politique : on construit un bouc émissaire.

Et c’est précisément cette mécanique qu’il faut regarder en face.

Attention cependant à ne pas falsifier l’Histoire

Comparer directement les musulmans d’aujourd’hui aux Juifs persécutés par le régime nazi serait historiquement abusif.

La comparaison sérieuse se situe ailleurs.

Dans l’Allemagne nazie, les Juifs furent progressivement exclus de la communauté nationale par une législation qui les définissait racialement. Les lois de Nuremberg de 1935 leur retirèrent notamment la citoyenneté et instituèrent une séparation juridique fondée sur une prétendue différence de « sang ».

Cette persécution ne resta pas au stade des discours. Elle s’est transformée en exclusion juridique, économique et sociale, puis en violence systématique et finalement en génocide.

Il ne faut donc pas dire : « le RN, c’est Hitler ».

Ce raccourci est historiquement faible et permet trop facilement de balayer toute critique comme une caricature.

La question beaucoup plus sérieuse est :

que se passe-t-il lorsqu’une démocratie commence à définir certains citoyens comme moins légitimes que d’autres ?

Le danger commence avec la hiérarchie des appartenances

Une démocratie repose sur un principe extraordinairement simple : la citoyenneté ne devrait pas être une récompense distribuée selon l’origine supposée d’une personne.

Or, lorsqu’un mouvement politique construit son discours autour de la préférence nationale, de la distinction entre Français « de souche » et Français d’origine étrangère, ou de l’idée que certaines populations seraient intrinsèquement moins compatibles avec la nation, il déplace le débat.

On ne parle plus seulement de politique migratoire.

On parle de qui appartient réellement à la communauté nationale.

Et cette question mérite infiniment plus de vigilance que les slogans hurlés sur les plateaux de télévision.

Parce qu’une fois qu’on commence à classer les citoyens selon leurs origines, leurs parents, leurs grands-parents ou leur religion supposée, on ouvre une porte particulièrement dangereuse.

Le vieux réflexe : transformer une population en problème

L’une des forces politiques de l’extrême droite consiste à transformer des individus en catégories.

Un voisin devient « un immigré ».

Un Français devient « un Français d’origine étrangère ».

Une femme devient « une musulmane ».

Un jeune devient « un jeune de banlieue ».

Un problème individuel devient un problème collectif.

Et progressivement, l’individu disparaît derrière l’étiquette.

C’est politiquement extrêmement rentable.

Parce qu’il est beaucoup plus facile de haïr une catégorie abstraite que de regarder dans les yeux les millions de personnes qui la composent.

Le RN mérite donc d’être jugé sur ses idées, pas sur ses étiquettes

C’est précisément pour cela qu’il faut refuser les deux facilités.

La première consiste à dire :

« Le RN est forcément fasciste. »

La seconde consiste à répondre :

« Puisqu’il se présente comme démocratique, toute critique est forcément mensongère. »

Les deux raisonnements sont paresseux.

Un parti démocratique doit accepter que ses propositions soient examinées au scalpel.

Ses politiques migratoires.

Sa conception de la nationalité.

Sa conception de l’égalité entre citoyens.

Sa relation aux institutions.

Sa vision de la laïcité.

Sa conception de l’identité nationale.

Et surtout, les conséquences concrètes de ses politiques pour ceux qui seront concernés.

C’est cela, le vrai débat.

Parce qu’une démocratie ne se me pas à la façon dont elle traite la majorité

Elle se me aussi à la façon dont elle traite ceux qui sont minoritaires.

C’est même l’un des tests les plus importants.

Une majorité n’a pas besoin de démocratie pour obtenir ce qu’elle veut.

Elle a besoin de démocratie pour garantir que la minorité d’aujourd’hui puisse rester citoyenne demain.

C’est pourquoi le discours politique qui désigne continuellement une partie de la population comme étrangère, suspecte ou dangereuse doit être examiné avec une vigilance particulière.

Pas parce que toute politique ferme sur l’immigration serait fasciste.

Pas parce que toute critique de l’islam serait raciste.

Pas parce que le RN serait automatiquement l’équivalent du parti nazi.

Mais parce que l’Histoire nous a appris qu’une démocratie peut commencer à se fisr bien avant que les dictatures ne deviennent visibles.

Le véritable avertissement

La leçon historique n’est donc pas :

« Les musulmans sont les nouveaux Juifs. »

Ce serait une simplification indigne de l’Histoire.

La véritable leçon est beaucoup plus dérangeante :

méfions-nous de toute politique qui a besoin de transformer une population entière en menace permanente.

Aujourd’hui ce sont les immigrés.

Demain ce sera peut-être une autre catégorie.

Car le problème du bouc émissaire, c’est qu’il ne disparaît jamais vraiment.

Il change simplement de visage.

Et lorsqu’un mouvement politique vous explique que tous vos problèmes viennent toujours des mêmes personnes, il ne vous donne pas nécessairement une solution.

Il vous donne un coupable.

La démocratie mérite mieux qu’un coupable désigné à la chaîne.

Elle mérite des réponses.

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