La nature n’est plus une externalité lointaine, mais une infrastructure vitale
Faire entrer des « représentants de la nature » dans les conseils d’administration : cette proposition de loi, déposée en mars dernier, a suscité un certain intérêt dans les cercles de la gouvernance durable. Cependant, elle n’a pas encore engendré de véritable débat public. Les récents incendies en Gironde rappellent brutalement combien nos économies dépendent du vivant.
Les grandes évolutions de la gouvernance surviennent souvent lorsque des enjeux deviennent impossibles à ignorer, se révélant cruciaux pour la création de valeur, la maîtrise des risques et la pérennité des entreprises. Ce qui était autrefois considéré comme une externalité est désormais perçu comme une dépendance stratégique.
L’activité économique est fragilisée
Une étude du World Economic Forum publiée en 2024 indique que plus de la moitié du PIB mondial est modérément ou fortement dépendante de la nature et des services écosystémiques qu’elle fournit. Les incendies de cet été rendent cette dépendance manifeste. Après les mégafeux de janvier 2025 à Los Angeles, qui ont engendré des pertes économiques de plusieurs dizaines de milliards de dollars, ceux du massif de Fontainebleau ont durablement impacté une zone essentielle pour le tourisme et les activités sportives.
En Gironde, les flammes ont ravagé des milliers d’hectares, entraînant des évacuations massives. Ce sinistre affecte l’ensemble du fonctionnement économique d’un territoire, y compris les forêts, les logements, les réseaux de transport, le tourisme, la filière bois et les services publics. Ainsi, la nature n’est plus une simple externalité, mais une infrastructure vitale dont la dégradation fragilise directement l’activité économique.
Selon la Banque centrale européenne (BCE), une série d’événements climatiques extrêmes pourrait entraîner, d’ici 2030, une baisse allant jusqu’à 4,7 % du PIB annuel de la zone euro par rapport à un scénario de référence.
Ce qui devient mesurable devient gouvernable
Au XIIIe siècle, la Magna Carta en Angleterre a limité le pouvoir du roi et posé les bases de l’État de droit. Ce texte a marqué l’émergence d’une gouvernance fondée sur des contre-pouvoirs, révélant que la stabilité du royaume dépendait d’intérêts divers.
À la Renaissance, la comptabilité en partie double a transformé la gestion des organisations en rendant visibles les actifs et les résultats. Ce principe montre que ce qui est mesurable peut être gouverné.
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les premières politiques forestières ont été instaurées non par amour des arbres, mais pour sécuriser une ressource stratégique, révélant que le capital « abondant » est en réalité limité.
Plus récemment, après la Seconde Guerre mondiale, les salariés ont trouvé leur place dans les dispositifs de gouvernance, soulignant que la performance d’une entreprise dépend également de la qualité de son corps social.
Susciter de nouveaux outils
Les entreprises ne peuvent durablement piloter que ce qu’elles savent apprécier à l’aide d’indicateurs. L’histoire montre que lorsque des sujets entrent dans la gouvernance, ils suscitent des outils de me.
La comptabilité en partie double en est un exemple : elle a transformé les organisations sans attendre d’être parfaitement stabilisée. Les besoins de gouvernance ont conduit à l’émergence de nouveaux instruments de me, renouvelant les décisions des dirigeants.
Le vivant est engagé dans une dynamique similaire. Nos économies dépendent de plus en plus des écosystèmes, sans disposer d’indicateurs aussi robustes que ceux du capital financier. Faut-il attendre qu’ils soient parfaits ? L’histoire suggère plutôt que l’action doit être engagée sans attendre.
Dans ce cadre, la proposition d’introduire des « administrateurs de la nature » prend une nouvelle dimension. Il ne s’agit pas seulement de donner une voix au vivant, mais d’engager un mouvement où gouvernance et me se renforcent mutuellement. Les grandes évolutions de la gouvernance commencent rarement lorsque tout est mesurable; elles émergent lorsque ce qui compte devient impossible à ignorer.
Source : La Croix

