Surveillance des journalistes et opposants au Maroc : une enquête sur les méthodes utilisées

ENQUETE. Au Maroc, plongée au cœur de la machine qui surveille journalistes et opposants – franceinfo

Enquête : Au cœur de la machine de surveillance au Maroc

Une enquête coordonnée par Forbidden Stories, à laquelle la cellule investigation de Radio France est associée, dévoile les mécanismes d’un appareil de surveillance utilisé par les services marocains, ciblant journalistes, opposants et défenseurs des droits humains.

Cinq ans après le projet Pegasus de 2021, qui a révélé l’ampleur mondiale de l’utilisation du logiciel espion israélien, cette nouvelle enquête se concentre sur le Maroc. Intitulée « Projet Pegasus : Au cœur de l’appareil de surveillance marocain », elle regroupe 39 journalistes de 14 médias, dont la cellule investigation de Radio France, avec Amnesty International comme partenaire technique.

Cette investigation prolonge le travail d’Hicham Mansouri, journaliste marocain et lui-même victime de Pegasus, qui a collaboré avec Forbidden Stories. Le point de départ est sa rencontre avec un ancien membre des services de sécurité marocains, désigné sous le pseudonyme de « Safir ». Celui-ci a travaillé près d’une décennie au sein de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et a quitté ses fonctions il y a plusieurs années.

Son témoignage unique permet de comprendre comment les services marocains identifient leurs cibles, collectent des données, surveillent leurs proches et transforment des informations privées en moyens de pression. Son récit a été corroboré par deux autres anciens membres des services. Parallèlement, le consortium a analysé des documents internes, des données techniques et des archives de ciblage Pegasus.

À la fin de l’été 2017, des démonstrations de Pegasus ont eu lieu dans une villa de Rabat, où des téléphones ont été infectés à distance. « Les attaques de NSO étaient remarquables », raconte Safir. À l’époque, les services savaient déjà infecter des appareils, mais cela nécessitait souvent un accès physique. Pegasus promettait une intrusion discrète, sans intervention physique.

Rapidement, la DGST adopte Pegasus, préférant cette méthode à des opérations plus complexes. En 2019, NSO présente une attaque où un appel anonyme infecte un téléphone en quelques secondes.

Pour la première fois, le témoignage d’un ancien membre de la DGST documente l’utilisation de Pegasus par les autorités marocaines, contredisant les affirmations de Rabat selon lesquelles le royaume n’avait jamais acquis de logiciel d’infiltration. Les actions en diffamation engagées par le Maroc contre Forbidden Stories et d’autres médias ont été jugées irrecevables par la justice française.

Safir décrit une coopération entre les services marocains et une société émiratie, FSSYS, qui aurait facilité l’acquisition de Pegasus. Selon lui, le coût de Pegasus était pris en charge par Abou Dhabi, redistribué aux services alliés.

Au sein de la DGST, l’utilisation de Pegasus est gérée par Abdeljalil Taki, assisté par Amine Labbardi, interlocuteur technique de NSO. Des données techniques indiquent leur implication dans des essais sur des appareils de cibles potentielles.

Pour Safir, le but de l’opération est de considérer une personne comme une menace, puis de trouver des moyens de l’affaiblir ou de la discréditer. La surveillance s’étend rapidement à l’entourage des cibles, et Pegasus n’est qu’un des outils utilisés parmi les écoutes téléphoniques et les filatures.

Les données volées peuvent alimenter des médias proches du pouvoir, des campagnes de dénigrement ou accompagner des procédures judiciaires. Safir mentionne des salles où environ 150 employés surveillent l’actualité et les réseaux sociaux.

La traque du journaliste Omar Radi illustre comment ces moyens sont combinés. Radi, connu pour ses enquêtes sur les liens entre pouvoir et intérêts économiques, avait appris à éteindre son téléphone lors de rendez-vous sensibles, compliquant la tâche des services.

D’après Safir, la mère d’Omar Radi est suivie, et son téléphone est écouté. Les services peuvent approcher des personnes de son entourage pour obtenir des informations. En 2020, une analyse d’Amnesty International a confirmé une infection de son iPhone par Pegasus.

Les informations collectées ne demeurent pas toujours dans les dossiers des services. Plusieurs défenseurs des droits humains rapportent des éléments de leur vie privée dans ce qu’ils appellent la « presse de diffamation », des médias proches du pouvoir qui mènent des campagnes de dénigrement.

Bien avant Pegasus, la DGST utilisait déjà le Remote Control System (RCS), un logiciel espion de Hacking Team, qui nécessitait un accès physique à l’appareil. Cette méthode a été employée lors du Hirak du Rif, un mouvement de protestation réclamant plus de justice sociale, réprimé en 2017.

Les dernières traces d’infection par Pegasus liées à l’opérateur marocain datent de novembre 2021, selon Amnesty International. Aucune nouvelle activité n’a été détectée depuis, suggérant une possible suspension d’accès au logiciel.

Contacté par Forbidden Stories, le royaume du Maroc n’a pas répondu aux questions posées.

Source : Forbidden Stories, Radio France, Amnesty International

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