Les esprits animaux selon Keynes : une approche psychologique de l’économie
La théorie de John Maynard Keynes est souvent résumée à la notion d’une économie « hydraulique », où l’ouverture des vannes de la consommation et de l’investissement public entraînerait une augmentation des richesses. Toutefois, Keynes souligne que les fluctuations cycliques de l’activité économique sont principalement influencées par des « variables psychologiques fondamentales », parmi lesquelles les « esprits animaux » occupent une place centrale.
Ce terme, d’origine ancienne, évoque des concepts de la pensée médicale européenne, notamment ceux de Galien au IIe siècle. Dans le cadre de Keynes, il désigne les impulsions émotionnelles qui influencent les décisions d’investissement, lesquelles comportent deux dimensions : la prévision d’une rentabilité future et la décision de lancer un projet.
Dans un domaine où le calcul est généralement mis en avant, c’est la psychologie humaine qui joue un rôle prépondérant. Les entrepreneurs s’appuient sur leurs instincts, car la décision d’investissement, cruciale pour l’économie, ne peut être réduite à un simple calcul d’anticipation optimal, comme le suggèrent les économistes néoclassiques.
Les limites de la rationalité
S’appuyer sur l’instinct ne signifie pas que les décisions des managers sont irrationnelles. En effet, appliquer des méthodes « rationnelles » devient impossible lorsque les conditions de leur utilisation font défaut. Pour Keynes, une incertitude radicale entoure les événements majeurs. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, il souligne que :
« Le fait marquant en la matière est l’extrême précarité des bases sur lesquelles nous sommes obligés de former nos évaluations des rendements escomptés. Notre connaissance des facteurs qui gouverneront le rendement d’un investissement quelques années plus tard est en général très limitée et souvent négligeable. »
Naviguer par temps d’incertitude
Les individus font face à l’incertitude en s’appuyant sur des jugements analogiques, des conventions sociales et des émotions. La prévision seule ne suffit pas; il est également essentiel d’avoir confiance dans la qualité de ces estimations. L’investissement se produit lorsque la prévision et la confiance sont toutes deux présentes. À l’inverse, l’absence de l’une de ces conditions incite à l’abstention.
Il est crucial de ne pas confondre confiance et optimisme. On peut être optimiste sur un projet tout en doutant de cet optimisme. De plus, le niveau des taux d’intérêt a peu d’impact sur les décisions d’investissement, surtout lorsque le doute s’installe dans l’esprit des entrepreneurs.
Les esprits animaux sur les marchés financiers
Les esprits animaux ne se limitent pas à l’investissement productif; ils influencent également les marchés financiers. La spéculation, qui consiste à anticiper l’opinion majoritaire, repose sur des désaccords entre acheteurs et vendeurs. L’acheteur d’un titre pense que son prix va augmenter, tandis que le vendeur en doute.
Le message de Keynes sur les « esprits animaux » reste peu entendu dans l’économie mainstream, qui privilégie des modèles probabilistes. Le terme lui-même n’apparaît pas dans la traduction française de sa Théorie générale. Néanmoins, Keynes a laissé un appel à l’intégration de l’observation pratique des marchés et de la psychologie dans l’économie moderne.
Conclusion
L’approche de Keynes souligne l’importance des facteurs psychologiques dans les décisions économiques, un aspect souvent négligé par les modèles traditionnels. Cette perspective pourrait enrichir la science économique contemporaine en lui permettant de mieux comprendre le comportement humain.
Source : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, John Maynard Keynes.



