
Il existe un réflexe politique aussi étrange que révélateur : défendre avec acharnement les intérêts de ceux qui possèdent déjà le plus, alors même qu’on ne fait pas partie de ceux qui en bénéficieront réellement.
C’est ce que certains désignent, de manière volontairement provocatrice, comme le « syndrome du larbin ».
L’idée est simple : convaincre des personnes appartenant aux classes populaires ou moyennes de défendre des politiques dont les principaux bénéficiaires se trouvent tout en haut de l’échelle sociale. Comme si défendre les intérêts des plus riches permettait, par une mystérieuse accumulation de « points de fidélité », d’obtenir un jour une récompense.
Le phénomène ne se limite évidemment pas à un parti politique. On peut l’observer dans les débats télévisés, dans les conversations familiales, dans les entreprises et surtout sur les réseaux sociaux. Il apparaît lorsqu’une personne disposant de revenus modestes se mobilise avec une énergie considérable pour défendre la suppression d’un impôt qui concerne essentiellement les très hauts patrimoines, ou lorsqu’elle s’inquiète davantage de la fiscalité d’un multimillionnaire que de son propre pouvoir d’achat.
Étienne de La Boétie décrivait déjà, au XVIᵉ siècle, un mécanisme voisin dans son analyse de la servitude volontaire : comment des individus peuvent contribuer eux-mêmes au maintien d’un ordre qui les domine lorsqu’ils finissent par considérer cet ordre comme naturel, légitime ou inévitable.
Aujourd’hui, la question mérite d’être posée autrement : qui bénéficie réellement des politiques que nous défendons ?
C’est là que le discours du Rassemblement national mérite, selon cette lecture critique, d’être examiné de près.
Marine Le Pen et Jordan Bardella cherchent à s’adresser prioritairement aux classes populaires et aux catégories qui se sentent abandonnées par les élites. Leur stratégie politique repose largement sur cette promesse de représenter les « oubliés ».
Mais une question demeure : quels intérêts économiques sont réellement protégés lorsque les débats portent sur la fiscalité du patrimoine, les grandes successions ou les avantages accordés aux plus fortunés ?
L’héritage constitue un exemple particulièrement révélateur.
La majorité des Français ne transmettra jamais un patrimoine de plusieurs millions d’euros. Pourtant, la défense des très gros patrimoines peut parfois devenir un sujet politique majeur pour des personnes qui n’en bénéficieront jamais.
C’est précisément ce paradoxe qui interroge.
Pourquoi défendre avec autant de détermination la fiscalité d’un patrimoine que l’on ne possédera probablement jamais ?
Pourquoi considérer comme une attaque contre soi-même toute tentative de demander davantage de contribution aux plus grandes fortunes ?
Et surtout : pourquoi confondre l’intérêt des riches avec son propre intérêt ?
C’est ici que l’expression « syndrome du larbin » prend tout son sens politique.
Elle ne signifie pas que chaque électeur du RN serait pauvre, manipulé ou incapable de réfléchir. Ce serait aussi simpliste que faux.
Elle désigne plutôt un mécanisme : lorsqu’un individu défend systématiquement les privilèges d’une catégorie sociale située très au-dessus de lui, alors même qu’il n’en partage ni la situation économique ni les intérêts matériels.
Le paradoxe devient alors particulièrement violent.
Celui qui peine à boucler ses fins de mois peut se retrouver à défendre la fortune de celui qui possède davantage en une année qu’il ne gagnera probablement durant toute sa vie.
Celui qui s’inquiète du prix des courses peut s’indigner qu’un multimillionnaire puisse être davantage taxé.
Celui qui n’héritera jamais d’un empire familial peut se mobiliser pour protéger les héritiers des plus grandes fortunes.
Et pendant ce temps, les véritables bénéficiaires de ces politiques n’ont même pas besoin de descendre dans l’arène.
Ils peuvent laisser leurs défenseurs faire le travail.
C’est peut-être là le paradoxe politique le plus fascinant : les plus puissants n’ont pas toujours besoin de convaincre directement les plus modestes. Il suffit parfois de convaincre ces derniers de défendre eux-mêmes les intérêts des premiers.
Le problème n’est donc pas simplement de savoir pour qui l’on vote.
Le véritable sujet est de savoir pour qui nos décisions politiques produisent concrètement des avantages.
Parce qu’entre défendre ses propres intérêts et défendre ceux de personnes qui possèdent déjà beaucoup plus que soi, il existe une différence considérable.
Et lorsqu’un électeur populaire finit par transformer la défense des privilèges des plus riches en combat personnel, une question mérite d’être posée, aussi dérangeante soit-elle :
défend-il réellement son propre intérêt, ou est-il devenu le meilleur avocat de ceux qui n’ont pas besoin de lui ?




