Mettre la dette au frigo : un débat sur la dépendance aux marchés financiers
Ces derniers jours, une polémique a émergé dans le paysage médiatico-politique français. Lors d’une conférence de presse, Jean-Luc Mélenchon a proposé de « mettre au frigo » la dette publique française, soutenu par l’Eurosystème, c’est-à-dire la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque de France. Cette suggestion remet en question un tabou profondément ancré : la nécessité pour l’État de se financer par les marchés financiers. Actuellement, la dette publique s’élève à 3536 milliards d’euros, représentant 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026.
Cette proposition vise à susciter des réactions au sein de l’économie mainstream et à rappeler des éléments fondamentaux du débat sur la politique économique et monétaire. Une dette détenue par la banque centrale a un statut différent de celle détenue par des investisseurs privés. Lorsqu’un titre public figure au bilan de l’Eurosystème, il échappe aux fluctuations des marchés, où les opinions des acteurs financiers peuvent influencer la crédibilité d’un gouvernement. La « congélation » de la dette dans le bilan de la banque centrale pourrait ainsi réduire l’influence des marchés financiers.
Pour aller plus loin, il est suggéré que les États européens évoluent à l’abri des fluctuations des marchés. Une me clé serait d’empêcher que la dette actuellement détenue par l’Eurosystème ne revienne sur le marché. La BCE a récemment décidé de « réduire son bilan », ce qui pourrait être inversé pour maintenir une partie significative de la dette souveraine hors du marché. Cela correspond à l’idée de Mélenchon de « mettre les titres au frigo », protégeant ainsi une partie de la dette française des spéculations.
La BCE pourrait également adopter une politique plus active d’achats de titres publics, comme elle l’a fait après la crise de la zone euro et durant la pandémie. Ces interventions ont prouvé qu’une banque centrale peut stabiliser une situation de dette souveraine en jouant son rôle de stabilisateur. Des achats réguliers pourraient contenir les taux d’intérêt et prévenir les attaques spéculatives, sans imposer les mes d’austérité qui ont marqué les crises précédentes.
La mise en œuvre de ces propositions ne nécessiterait pas la création de nouveaux dispositifs, mais plutôt l’utilisation de leviers existants. D’autres pays européens, comme l’Italie et l’Espagne, partagent des intérêts économiques similaires à ceux de la France et ont exprimé leur opposition à la hausse des taux directeurs par la BCE. De plus, des solutions telles que la « congélation » et la reprise des rachats de titres sont déjà mises en œuvre par la Federal Reserve aux États-Unis, illustrant leur faisabilité.
Cependant, la dépendance de l’État français aux marchés financiers doit être repensée. Historiquement, le Trésor français était moins dépendant des marchés, et il est crucial de retrouver cette inspiration pour financer les besoins collectifs. Une part plus importante de l’épargne réglementée pourrait être orientée vers le financement public, et un pôle bancaire public pourrait soutenir les collectivités locales et les investissements écologiques à des taux réduits.
Enfin, la question du financement direct des États par la banque centrale devra être abordée. Les contraintes établies par les traités européens ne sont pas des lois économiques, mais des choix institutionnels qui méritent d’être réévalués.
Rétablir des canaux de financement public durables hors des marchés financiers ne signifie pas que les déficits seraient illimités. Cela permettrait de mettre fin à la domination des marchés financiers sur les décisions politiques, ouvrant la voie à une gestion démocratique du crédit et de ses allocations.
Source : Nouvel Obs



