Il est le produit de ce système : entre clientélisme et contre-pouvoirs défaillants, pourquoi les problèmes de gouvernance de la FIFA dépassent la personne de Gianni Infantino

Au-delà des oppositions à la réélection du président de la FIFA, des chercheurs et dirigeants internationaux s’élèvent pour demander une profonde réforme de l’architecture de l’instance.

Le séisme est passé, mais les répliques sont incessantes. Après l’abandon du projet de filiale commerciale de la FIFA, qui avait provoqué une levée de bouclier inédite contre son président Gianni Infantino, la gronde ne s’est pas vraiment tarie. L’UEFA maintient sa menace de boycott de la Coupe du monde et somme même le dirigeant suisse de « démissionner de son poste ou faire face à un vote de défiance des Fédérations membres », tandis qu’une coalition de supporters a appelé à une « réforme en profondeur ». Malgré le licenciement du Français Kévin Lamour, numéro trois de la FIFA qui s’était opposé au projet, Gianni Infantino pourrait bien vivre ses derniers mois à la tête de la Fédération internationale, alors que se profile l’élection présidentielle du 77e congrès, le 18 mars 2027 à Rabat au Maroc.

Mais pour de nombreux spécialistes de la gouvernance du sport, les défectuosités de la FIFA dépassent largement l’identité de son président. En octobre 2024, l’ONG FairSquare, qui avait enquêté sur les atteintes aux droits de l’homme lors de l’organisation du Mondial 2022 au Qatar, a publié un rapport de 174 pages appelant à une réforme en profondeur de l’organisation. « Nous sommes très vite parvenus à la conclusion que cette organisation ne peut pas se réformer d’elle-même, que ses problèmes sont très profonds, très enracinés et que, d’une certaine manière, peu importe qui occupe le poste de dirigeant », affirme Nick McGeehan, directeur de l’ONG.

Le président de l’organisation, comme les 36 autres membres du Conseil, est élu lors du Congrès par les 211 fédérations membres sur la base de la règle « une nation, une voix ». Un principe a priori démocratique, mais qui ouvre la voie à des dérives bien antérieures à la présidence de Gianni Infantino. « Le génie de Sepp Blatter, si l’on peut appeler cela du génie, a consisté à comprendre que tant qu’il pourrait maintenir un nombre suffisamment important d’associations membres dans une situation de dépendance financière vis-à-vis de la FIFA, il pourrait alors conserver la présidence aussi longtemps qu’il le souhaiterait », explique McGeehan. Un fonctionnement rapidement imité par Gianni Infantino, qui n’hésite pas à promettre des aides financières en échange d’un soutien politique.

Le président de la fédération jordanienne, Ali Bin Al-Hussein, a témoigné avoir été démarché de la sorte, déclarant : « Nous attendons depuis décembre les primes destinées à nos joueurs pour la Coupe arabe au Qatar, qui est une compétition de la FIFA. [.] On m’a fait savoir oralement que si j’apportais mon soutien à Infantino, cela aiderait considérablement notre fédération. »

Les revenus de la FIFA ont doublé sous Gianni Infantino, passant de 6,421 milliards de dollars sur le cycle 2015-2018 à 13 milliards dans le budget de la période 2023-2026. Cette explosion s’explique en grande partie par les hausses des accords commerciaux, des droits de diffusion des compétitions, et surtout des droits d’hospitalités et de billetterie, multipliés par quatre. Les montants distribués aux fédérations membres via les fonds de développement et d’éducation ont également augmenté, passant d’1,670 milliard de dollars (2015-2018) à 3,860 milliards pour le quadriennat 2023-2026.

Quoi de plus normal, pour une association à but non lucratif, que de redistribuer ses revenus aux fédérations membres pour développer le football dans le monde ? Mais pour McGeehan, « il y a une tension évidente » : « l’organisation chargée de réglementer le jeu est également la principale bénéficiaire commerciale des recettes en forte hausse ». La FIFA est engagée dans une course effrénée aux revenus, guidant la création de la Coupe du monde des clubs dans son format à 32 équipes et l’expansion du Mondial à 48 nations, en attendant de passer à 64.

Pour éviter les dérives, les spécialistes préconisent le recours systématique à l’audit. « Chaque centime dépensé devrait être contrôlé afin de s’asr qu’il est dépensé à bon escient », tranche McGeehan. « En réalité, cet argent sert à acheter la loyauté et les votes. » Pour Keith Look Loy, « le modèle de gouvernance de la FIFA repose entièrement sur le clientélisme ».

Sans réforme structurelle, rien ne garantit qu’un nouveau visage au sommet de la FIFA apportera les changements nécessaires. « Ils ne vont pas élire quelqu’un qui risque de mettre le système sens dessus dessous », conclut McGeehan.

Les événements récents ont attiré l’attention des décideurs politiques, qui prennent conscience qu’il y a un intérêt politique à critiquer la FIFA et à s’immiscer dans le sport. L’Union européenne pourrait jouer un rôle clé dans cette pression, mais la volonté politique pour agir reste à définir.

Source : Franceinfo

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