: Enquête franceinfo

Enquête : Les « lookups », moteurs de recherche de données piratées

Ces outils permettent de consulter des données personnelles volées au cours de cyberattaques. Illégaux et montés par des individus en quête de notoriété, de challenge ou d’argent, ils prolifèrent sur les plateformes grand public et alimentent la criminalité.

Un internaute a récemment posé la question : « Une personne qui a changé d’identité en 2006 est-elle retraçable ou pas ? » Sur le moteur de recherche qu’il consulte, il peut trouver en un clic, à partir d’un nom et d’un prénom, une multitude de données personnelles rattachées à une personne, telles que son numéro de téléphone, son adresse e-mail ou postale, et même ses coordonnées bancaires. Cet outil, que franceinfo a pu consulter, est accessible en libre accès sur Internet.

Il s’agit d’un searcher (ou lookup), une menace récemment identifiée par les forces de l’ordre. Ces lookups sont souvent alimentés illégalement par des fuites de données dont les Français sont victimes. Ils pullulent sur Internet ou sur des plateformes comme Discord ou Telegram. Cet écosystème permet à leurs créateurs de gagner non seulement de la notoriété sur les réseaux sociaux, mais aussi de l’argent, en fournissant des informations volées à ceux qui les désirent, quelles que soient leurs motivations : arnaques, vols ou violences.

Un adolescent de 16 ans, se présentant sous le pseudonyme « Jules », affirme à franceinfo que le nombre de searchers disponibles est « fou ». Avec son acolyte « Punisher », ils gèrent plusieurs serveurs Discord de lookup rassemblant des dizaines de milliers de membres. « Il y a tellement de serveurs qui n’ont pas beaucoup de membres et passent plus facilement sous les radars », ajoute-t-il.

Franceinfo a identifié plus d’une vingtaine de ces serveurs sur Discord. Ils sont facilement trouvables : des utilisateurs partagent des liens vers ces serveurs dans leurs biographies de compte. Sur Telegram, de nombreux groupes et bots proposent les mêmes services. Des vidéos sur des réseaux sociaux comme TikTok en font la promotion. Certains lookups sont même accessibles via des moteurs de recherche classiques comme Google.

Sur ces serveurs, les discussions publiques mêlent souvent échanges anodins et mèmes. Il suffit de choisir le type de recherche à effectuer et de fournir des informations de départ (nom ou numéro de téléphone). Le système renvoie alors de nombreuses informations, parfois gratuitement ou contre quelques centimes.

Les données répertoriées par certains searchers laissent peu de doute sur leur origine, à savoir les nombreux piratages qui ont frappé la France ces dernières années : opérateurs téléphoniques, Caisse nationale d’allocations familiales, France Travail, et d’autres institutions. Chaque nouvelle fuite de données contribue à alimenter ces services. Thomas Damonneville, fondateur de Stalkfish, une entreprise de lutte contre la fraude en ligne, explique que les lookups regroupent et recoupent 20, 30, voire 100 bases de données différentes, permettant d’obtenir davantage d’informations sur une cible en un clic.

Il n’est pas nécessaire d’acheter les bases de données une par une. Certaines sont diffusées gratuitement sur des forums, tandis que d’autres searchers proposent d’acheter l’accès à leurs bases. Plusieurs personnes peuvent créer leur propre « magasin », tous s’approvisionnant auprès du même « fournisseur ». Jules décrit le processus : « Imaginons que j’achète une clé d’accès à un gros searcher pour 20 000 euros. Je peux vendre l’accès à des lots de 5 000 recherches par jour. »

Les utilisateurs cherchent souvent à doxxer quelqu’un, c’est-à-dire à l’intimider ou à lui nuire en divulguant publiquement des informations privées. Ces informations peuvent également être utilisées pour des campagnes de phishing ciblées, des arnaques qui exploitent les données personnelles de la victime pour créer des mensonges crédibles.

Loïc Vaucheret, ingénieur en cybersécurité, souligne que le phishing aide les pirates à récupérer de nouveaux codes d’accès, alimentant ainsi un business model auto-alimenté. Eric Bothorel, député des Côtes-d’Armor, affirme que les lookups ne créent pas de nouveaux modes de criminalité, mais les rendent plus efficaces et précis.

La plupart des searchers se dédouanent de toute responsabilité, affichant des avertissements précisant que leur service doit être utilisé uniquement pour des recherches légales et respectueuses. Cependant, si un searcher est alimenté par une fuite de données issue d’une cyberattaque, il enfreint le règlement européen sur la protection des données.

Les opérateurs de lookups illégaux risquent jusqu’à dix ans d’emprisonnement et un million d’euros d’amende. Tous les maillons de la chaîne sont concernés, du hacker responsable de la fuite à celui qui achète les données.

En ce moment, deux informations judiciaires sont ouvertes concernant des lookups, avec des mises en examen et des placements en détention provisoire. Les créateurs de ces services brouillent souvent leurs traces, utilisant des hommes de paille pour le titre officiel de gérant et fermant les groupes au bout de quelques semaines pour les rouvrir sous d’autres noms.

Les utilisateurs de ces services, souvent jeunes, ne réalisent pas toujours les risques encourus. Ils agissent souvent sous l’effet de groupe, comme si c’était un challenge TikTok d’avoir la base de données la plus aboutie.

Source : Franceinfo

Source
Leave a Comment

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *