« On navigue dans l’inconnu » : les éleveurs rattrapés par la sécheresse jusque dans les alpages

Seix et Aleu (Ariège), reportage

« La situation est catastrophique. Je viens ici depuis vingt-deux ans et je n’avais jamais vu cela. » Près de la cabane de Subéra, dans les Pyrénées ariégeoises, environ 130 bovins errent sur des prairies jaunies par le soleil, à la recherche d’herbe fraîche. Bâton à la main, Gilles Hulpusch surveille son troupeau sur les pentes abruptes du Haut-Couserans.

La cabane, située dans un cirque à 1 500 m d’altitude, est surplombée par une source où l’eau jaillit encore de la montagne. « On a réalisé un captage ici il y a quelques années. Cela permet d’alimenter les cuves pour les vaches, qui boivent près de 3 m3 d’eau par jour. » Cette source est la dernière visible dans la région, et Gilles Hulpusch s’inquiète de son assèchement. « Quand il pleut, on peut normalement voir jusqu’à treize ruisseaux dévaler les pentes. »

La rareté de l’herbe se fait de plus en plus sentir dans ces montagnes, touchées par des épisodes caniculaires et des sécheresses. La bruyère est brûlée par le soleil, et seuls quelques genévriers conservent une teinte verte parmi les étendues d’herbes jaunies.

Les vaches, en semi-liberté, peuvent parcourir près de 550 hectares durant l’été. « Sur cette surface, environ deux tiers de la ressource sont asséchés. La situation est de plus en plus critique pour les bêtes, » souligne Gilles Hulpusch, qui complète leur alimentation avec du gros sel.

« Des veaux ne grossissent plus parce que les mères ne produisent plus assez de lait. »

Les vingt-deux étés passés dans la cabane lui permettent de mer l’exceptionnalité de la situation actuelle. « Cela m’inquiète beaucoup. Avant, je faisais du feu tous les soirs pour chauffer la cabane en juin. Cette année, c’était déjà la sécheresse à cette période. »

La crainte de devoir quitter l’estive

Gilles Hulpusch se rend au captage d’eau, à flanc de montagne. « Les vaches prennent de plus en plus de risques pour chercher de la nourriture. Il faut être vigilant pour éviter les dérochements. »

Il s’as de l’écoulement de l’eau, accompagné par son border collie. « Si cette source tarit, il faudra redescendre toutes les bêtes. »

À quelques kilomètres, à Aleu, Isabelle Sentenac et Gilles Campan ont déjà rapatrié une partie de leurs bêtes à la ferme. « Avec les autres éleveurs, on a décidé de descendre 30 % du troupeau qui était en estive, soit environ 150 vaches et veaux, » explique Isabelle Sentenac, présidente du groupement pastoral Liers-Goutets.

Pénurie de foin

Dans les Hautes-Pyrénées, le syndicat des 4 Véziaux d’Aure a demandé à ses adhérents de rapatrier l’intégralité de leurs troupeaux face à l’urgence. 1 300 vaches et 300 juments doivent quitter les alpages pour regagner leurs fermes.

Ce retour précoce, alors que les bêtes restent normalement en estive jusqu’à fin septembre, pose des défis. « Il faut trouver de l’herbe et du foin pour les nourrir dans nos fermes. Cette année, la récolte de foin est catastrophique, » souligne Isabelle Sentenac.

Elle estime avoir fauché 40 à 50 % de moins cette année, sans compter l’absence de regain. « De l’Espagne à l’Allemagne, tout le monde est à sec, » constate-t-elle, craignant des hausses de prix et des difficultés à passer l’hiver.

Mathias Chevillon, éleveur de brebis à Aleu, partage ce constat. « On arrivait toujours à s’arranger avec des départements voisins pour aller chercher du foin. Maintenant, c’est compliqué, » ajoute-t-il.

Pour le syndicaliste, « cet épisode va profondément déstabiliser le paysage de l’agriculture française. » La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a annoncé un « plan massif » d’aides pour compenser les pertes du secteur.

À 1 500 mètres d’altitude, à la cabane de Subéra, les vaches affluent vers la cuve d’eau que Gilles Hulpusch vient de remplir. « Certaines estives ont brûlé dans les alentours, on échappe à cela ici pour l’instant, » conclut-il, inquiet pour l’avenir.

Source : Reporterre

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