Au Museum Folkwang d’Essen, l’audacieux Courbet dans une expo magistrale
Rarement une exposition consacrée à Gustave Courbet (1819–1877) aura réuni un tel ensemble de chefs-d’œuvre. Sur près de 900 m², le Museum Folkwang d’Essen rassemble une centaine d’œuvres, dont 85 peintures, grâce à des prêts exceptionnels du musée d’Orsay, du Metropolitan Museum of Art de New York, du Nationalmuseum de Stockholm, du musée Fabre de Montpellier ou encore du Städel Museum de Francfort. Plus qu’une rétrospective, « Moi, Gustave Courbet, peintre et rebelle » entend démontrer pourquoi l’artiste d’Ornans demeure l’un des grands inventeurs de la peinture moderne.
Le parcours, organisé en neuf sections, embrasse toute sa carrière : les autoportraits de jeunesse et de maturité, Ornans, les paysages marins, forestiers ou rocheux, les scènes de chasse, les femmes, les grottes et cascades, son rapport à la photographie, jusqu’aux ultimes œuvres peintes durant son exil en Suisse.
Sous toutes ses facettes
La rétrospective s’ouvre par huit saisissants autoportraits, sélectionnés parmi la vingtaine que l’on connaît de l’artiste. « L’exposition se concentre sur la personnalité de Courbet, l’image de lui-même qu’il a construite », souligne la commissaire Anna Brohm. On le découvre tour à tour terrifié dans Le Fou de peur, musicien, héros romantique blessé ou encore peintre de la Renaissance.
Mais c’est sans doute L’Homme à la pipe (vers 1849), prêté par le musée Fabre, qui frappe le plus. Courbet y abandonne toute pose idéalisée : la tête légèrement inclinée, le visage modelé par d’épais empâtements, il affiche une nonchalance presque provocatrice. D’une présence frappante, ce portrait semble fonctionner comme un selfie avant l’heure et marque la naissance d’un réalisme débarrassé des conventions académiques.
Un pionnier de la modernité
Viennent ensuite les paysages d’Ornans et des environs. Les structures rocheuses chaotiques de Courbet, faites de volumes puissants qui s’entrechoquent, et dont il explore les formes en plan rapproché, l’amènent parfois à frôler l’abstraction, expliquent les commissaires.
Le musée allemand profite de l’événement pour mettre en valeur ses riches collections françaises : un dialogue particulièrement éclairant rapproche ainsi La Roche pourrie (1864) de Courbet et La Carrière de Bibémus (1895) de Paul Cézanne, grand précurseur du cubisme, rappelant l’influence décisive exercée par le maître réaliste sur les générations suivantes.
La vie saisie dans sa crudité
Le réalisme social trouve ensuite son expression dans L’Après-dînée à Ornans, présenté aux côtés des Casseurs de pierre et de La Fileuse endormie. Cette scène de fin de repas, où un violoniste joue dans la pénombre tandis qu’un bouledogue sommeille sous une chaise, connut un immense succès au Salon de 1849, où elle valut au peintre une médaille d’argent. Avec audace, Courbet applique un format monumental, jusqu’alors réservé aux grandes compositions historiques ou mythologiques, à une scène de la vie ordinaire.
Le parcours révèle également toute l’ambiguïté de ses scènes de chasse. Lui-même chasseur, et parfois braconnier, Courbet s’attache pourtant moins aux hommes qu’aux animaux traqués ou blessés. À la fin de sa vie, en exil à partir de 1873, beaucoup ont vu dans ses célèbres truites agonisantes accrochées à un hameçon ou dans le cerf acculé de L’Hallali une métaphore de sa propre condition.
Une œuvre riche en expérimentations et en érotisme
La salle consacrée aux marines compte parmi les plus spectaculaires. Les falaises d’Étretat, les côtes normandes ou les tempêtes deviennent sous son pinceau de véritables laboratoires de matière. Dans La Vague (1869), prêtée par le Städel Museum, aucun personnage ni bateau ne vient distraire le regard : seul compte le mouvement de l’écume, aux empâtements travaillés.
Autre temps fort : la salle consacrée aux femmes, qui réunit notamment Jo, la belle Irlandaise et L’Origine du monde, exceptionnellement prêtée par le musée d’Orsay. « Courbet ne peint pas des déesses ou des sirènes. Il peint de vraies femmes, sans idéalisation », rappellent les commissaires.
Le parcours s’achève sur les paysages suisses de l’exil, où le lac Léman, le château de Chillon ou les Alpes prennent une dimension presque méditative. À travers les rochers, les vagues, les corps ou les montagnes, Courbet aura inventé une peinture où la matière elle-même devient sujet. Une modernité dont cette remarquable rétrospective apporte une démonstration convaincante.
Exposition :
Moi, Gustave Courbet, peintre et rebelle
Du 17 juillet 2026 au 8 novembre 2026
Museum Folkwang, 45128 Essen
www.museum-folkwang.de
Source : Beaux Arts Magazine


